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Spring, 2004
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Labour/Le Travail

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Reviews / Comptes Rendus


Daniel Jacques, La révolution technique: essai sur le devoir d'humanité (Montréal: Boréal 2002)

LES PHILOSOPHES ont effectué un virage important dans la compréhension de la technologie. Autrefois, ils cherchaient à découvrir les conditions historiques et transcendantales de la technologie; et c'est pourquoi ils en parlaient théoriquement comme d'une force capable d'assujettir la nature aux désirs humains. En revanche, ils maintenaient qu'en plus de transformer foncièrement la société, la technologie agissait selon ses propres déterminants. La thèse du désenchantement du monde, qui dénonçait l'effet réducteur de l'objectivité scientifique sur les valeurs humaines, coiffait alors l'édifice de cette position philosophique classique. Désormais, les philosophes s'intéressent aux impacts des technologies sur la société, dans leurs pluralités et leurs spécificités. L'objet de leur étude empirique porte sur la manière dont les pratiques sociales d'une technologie donnée génèrent de la culture, de l'identité, des normes, etc. Quant aux questions éthiques, elles sont formulées dans les termes d'un raisonnement pragmatique à partir duquel l'interaction humaine produit des valeurs. On sera déçu d'apprendre que le livre La révolution technique ne contribue pas à l'avancement de cette réflexion actuelle, car il se situe naïvement dans les lieux communs de la position classique. 1
      À en croire l'auteur Daniel Jacques — qui se décharge de prophétiser quoi que ce soit — une révolution technique serait en train de se dérouler sous nos yeux, tant et si bien que nous assisterons prochainement à la première révolution véritablement universelle ! C'est dire que la réalisation des aspirations démocratiques à l'échelle mondiale dépendrait de plus en plus d'une maîtrise accrue de la technique; car, après en avoir constaté les progrès au cours des siècles derniers, l'on se tournerait, fascinés, vers les promesses utopiques de la technique, qui réduirait les souffrances les plus terribles, qui comblerait les désirs les moins assouvis, et qui, enfin, réaliserait le bonheur à l'échelle individuelle. Domaine de réalisation des modernes, la politique se trouverait dès lors entièrement asservie à la technique au terme de cette révolution ... et c'est le libéralisme triomphant qui en serait la cause première: sous l'action des entreprises privées, l'utilité s'imposerait comme une valeur centrale de l'activité politique. Il devient impératif, face à une révolution technique à la fois inexorable et nécessaire, de repenser l'humanité, d'autant plus que les progrès des sciences auraient détruit l'humanisme dans sa version classique. Pour s'y prendre, rien de tel que « l'humanisme noir », c'est-à-dire que les dérives inhumaines pourraient servir de repoussoirs vers des valeurs fondamentales. À ce propos, la mémoire collective de l'Holocauste devrait faire naître en chacun de nous la compassion, le contrepoids de l'utilité. 2
      On se doit de reconnaître que l'étude des rapports entre la technologie et la politique demeure l'une des plus stimulantes de la philosophie. Si l'auteur observe justement que les nouvelles technologies générèrent des utopies sociales, il se méprend toutefois sur la nouveauté radicale de ce phénomène. On sait maintenant, par les études historiques et sociologiques, que les utopies sociales sont des invariants des nouvelles technologies, quelque soit le temps et le lieu d'où elles émergent. De plus, l'auteur minimise le fait que les usagers ne demeurent pas très longtemps dupes des projets utopiques, puisqu'ils s'approprient, adaptent et modifient la technologie en fonction de l'usage réel qu'ils en font. Il est en outre un peu exagéré de réduire l'imaginaire de la technologie à la littérature de science-fiction, dont certaines des œuvres ont été adaptées par le cinéma, et, surtout, d'insister à localiser la source de leur création dans les laboratoires scientifiques. 3
      Un autre aspect des rapports entre la technologie et la politique est la manière dont les sociétés génèrent des règles. Alors que les gouvernements adoptent des lois et édictent des règlements, Daniel Jacques semble persuadé que nous sommes dépourvus de valeurs communes face aux progrès engendrés par les technologies. C'est comme si l'on faisait abstraction la plus complète des valeurs proposées par les groupes d'intérêts pour solutionner les problèmes causés par la technologie dans les domaines de l'environnement, de la santé humaine et de la consommation. De plus, l'auteur n'en pense pas moins non plus qu'à l'heure actuelle, la science s'affranchirait de toutes contraintes morales, d'autant plus que la religion et l'humanisme ne seraient plus là pour la maintenir à l'intérieur de gardes-fous. Et pourtant, plus que jamais auparavant, les scientifiques sont soumis à des procédures de contrôle éthique dans l'attribution des subventions, dans la publication des résultats et dans l'administration d'enquêtes portant sur des sujets humains. Enfin, l'auteur s'en prend avec raison aux promoteurs de la sociobiologie, de la robotisation humaine et de la vie cybernétique, car leurs idées matérialistes assèchent le sens de la vie humaine. Il ne faudrait toutefois par exagérer la portée de ces projets utopiques, qui sont des positions marginales loin de faire consensus au sein des communautés de scientifiques et d'ingénieurs. 4
      Quant à la solution de l'humanisme noir, il n'est pas dit par l'auteur comment la mémoire de l'Holocauste, essentiellement limitée à l'Europe et à l'Amérique du Nord, gagne les autres continents. Et même en Occident, où il y a des journées de commémoration, des désignations de lieux de mémoire et des musées de l'Holocauste, il y a très peu, voire pas du tout de rapprochement entre les technologies (hormis les chambres à gaz et la crémation) et l'extermination des juifs, des tziganes, des homosexuels et des malades mentaux par le régime national-socialiste. La plupart des gens qui ne sont pas des spécialistes retiennent qu'il s'était agi de crimes graves au nom d'une idéologie prônant la supériorité raciale. Ce n'est pas tant de technologie qu'ils entendent à parler que de politique. Tout bien considéré, on voit mal comment l'humanisme noir viendrait à leur dicter une conduite morale dans l'utilisation des nouvelles technologies. 5
      Dans l'éventualité— d'ailleurs peu probable — où l'humanisme noir aurait une efficace quelconque, il serait essentiellement limité au cas des biotechnologies, en ce sens qu'elles peuvent servir de fondement à une idéologie raciste. L'auteur a certes martelé sur son clavier des mots tels que génétique, neurosciences, biotechnologie, mais l'exposé dans lesquels ils s'inscrivent se limite à une évocation anecdotique et superficielle des faits. Entre autres exemples, quand le propos porte sur les techniques de contrôle du vivant, l'auteur évacue cavalièrement les problèmes que pose l'eugénisme depuis son apparition à la fin du dix-neuvième siècle. Il occulte ainsi le fait pourtant bien connu que l'hygiène raciale s'est le mieux épanouie dans les régimes démocratiques du monde anglo-saxon tels la Grande-Bretagne, les États-Unis, l'Australie et le Canada jusque dans les années 1970. À tout prendre, il ne faut pas s'attendre à trouver dans ce livre une contribution originale de la manière dont les biotechnologies posent des problèmes éthiques. 6
      Quoiqu'il n'y ait pas d'exemples approfondis de problèmes posés actuellement par la technologie, il se trouve en revanche des commentaires pénétrants d'œuvres de grands auteurs de la philosophie politique qui composent l'essentiel des références du livre. Cela explique sans doute pourquoi plusieurs questions que posent les philosophes de la technologie à l'heure actuelle ne sont pas abordées dans cet essai. Dans les faits, le propos s'étend longuement dans les mots de la philosophie depuis Platon d'Athènes jusqu'à Alexis de Tocqueville (dont l'auteur est incontestablement l'un des spécialistes), en passant par Michel de Montaigne, Thomas Hobbes et Nicolas Machiavel. On s'étonne toutefois qu'à cette réunion d'imminents personnages, l'auteur n'ait pas convoqué Francesco Petrarqua. Dans le De sui ipsius e multorum ignorantia (1347–1348), l'humaniste italien est pourtant à l'origine de l'affirmation selon laquelle, dans l'établissement d'une vie heureuse, les questions sur les animaux, les végétaux et les minéraux sont beaucoup moins significatives que celles qui touchent aux origines, à la nature et à la destinée de l'homme. 7
      Une chose est certaine: à l'image de Pétrarque, l'auteur de La révolution technique a préféré démontrer de la bonté par ses vertus morales, et, par là même, son imperfection, plutôt que de manifester de l'intérêt pour les sciences et les technologies. S'il est fort difficile de lui reprocher son humanisme, puisque, face aux dérives de la technologie, se mettre en devoir d'humanité demeure pertinent, il en va tout autrement de la démarche qui l'a conduit à penser la manière d'accomplir ce devoir. 8

 
Jean-François Auger
Université du Québec à Montréal
 


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