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Reviews / Comptes Rendus
| Crises et renouveau du capitalisme. Le 20 e siècle en perspective (Laval: Presses de l'Université Laval 2002)
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L'OUVRAGE se divise en deux parties. La première partie examine quatre crises: celle des années trente (I. Joshua), celle des années 1970 (M. Husson), les crises financières contemporaines (M. Zerbato), et la crise de la dette (É. Toussaint). La seconde partie porte sur la nouvelle économie et le renouveau actuel du capitalisme. S'agit-il là d'un changement de cours du capitalisme comme ce fut le cas après la Longue dépression (G. Duménil et D. Lévy), d'un nouveau régime d'accumulation, «à domination financière » (F. Chesnais), ou encore d'un nouveau cycle long dans une dynamique de longue durée qui arrive à son terme (I. Wallerstein) ? Le débat est ouvert. Les deux parties sont précédées d'une introduction et suivies d'une discussion entre les participants.
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Renouveau du capitalisme ou....
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De la première partie, je retiendrai le texte de Joshua, qui se démarque nettement des trois autres, somme toute très « classiques ». L'auteur, en effet, propose une explication originale de la crise de 1929 , développée plus en détail dans son livre, La crise de 1929 et l'émergence américaine (Paris, PUF, 1999). « La crise débute aux États-Unis, franchit l'Atlantique, frappe l'Europe, et fait retour, amplifiée, en Amérique » (p.11). Le schéma est fondé, dit l'auteur, mais cache l'essentiel: il n'y a pas eu une mais deux crises, l'une aux États-Unis et l'autre en Europe, « dont l'addition des effets donnera la grande dépression ». L'origine de la crise américaine doit être recherchée dans l'essor rapide d'un capitalisme moderne qui s'est fait au détriment de l'agriculture et de la production artisanale et dans la chute brutale de la consommation, amplifiée par la généralisation du salariat. La crise européenne est avant tout celle de l'Angleterre, déclassée par les Etats-Unis et incapable de soutenir le symbole de sa puissance passée, l'étalon-or. En clair, pour l'auteur, les faits démentent l'hypothèse selon laquelle la crise de 1929 serait une crise de suraccumulation. |
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De la seconde partie, je retiendrai le texte de Wallerstein. Ses thèses sont bien connues et on les retrouve dans son texte. D'une certaine façon, Wallerstein prend à contre-pied la thèse de Fukuyama sur la fin de la l'histoire pour essayer de nous convaincre que l'économie-monde capitaliste est entrée dans une phase critique, ultime. L'argument central de l'auteur est que les niveaux de profit subissent la puissante pression d'un triple processus: de déruralisation, d'épuisement écologique et de démocratisation. Il y aura évidemment réaction de la part des capitalistes, et relance de l'expansion, mais le système est entré« dans une ère de turbulences chaotiques - sur les plans économiques, politiques et culturels » (p.138), prélude transitoire d'un passage à un nouveau système-monde dont, pour le moment encore, les contours restent à dessiner. |
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L'auteur travaille avec deux cadres temporels. Le premier est celui de la longue durée, celui de l'histoire du capitalisme qui s'étend « d'environ 1450 à aujourd'hui », et le second est celui du cycle Kondratieff « qui va de 1945 à aujourd'hui ». Avec Ernest Mandel, Wallerstein est l'un des rares auteurs marxistes à avoir adopté la théorie des ondes longues, avec ses deux phases, d'expansion et de stagnation, d'une durée de 25–30 ans chacune. Il fait trois constats: (1) « L'économie-monde capitaliste s'est longtemps perpétuée, comme le fait n'importe quel système, grâce à des mécanismes stabilisateurs, rétablissant l'équilibre chaque fois que les processus propres à ce système l'en éloignaient » (p. 134). (2) « L'équilibre n'est, pourtant, jamais restauré immédiatement mais seulement à l'issue d'une déviation suffisante vis-à-vis de la norme. De plus, la correction n'est, bien entendu, jamais parfaite ». Et, (3) « l'équilibre n'est jamais rétabli à l'identique, car les corrections impliquent certains changements dans les paramètres fondamentaux du système. Aussi, l'équilibre se déplace-t-il toujours, et le système manifeste des tendances séculaires » (p. 134). On est très proche ici des thèses et de la méthode de Schumpeter, à la différence près cependant que, pour Wallerstein, si la combinaison de cycles et de tendances séculaires est « inhérente au fonctionnement d'un système, les tendances séculaires ne peuvent se prolonger à l'infini, et viennent buter sur des asymptotes... Dans de telles situations, les cycles ne parviennent plus à assurer le retour à l'équilibre, et le système est alors en difficulté». (p. 134). Le système entre « dans sa crise ultime et se trouve confrontéà une bifurcation », à plusieurs routes possibles conduisant chacune à un nouveau système.
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... renouveau théorique ?
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Pourquoi avoir retenu ces deux textes ? Évidemment, les thèses développées par les auteurs sont contestables, mais elles ont le mérite, dans le premier cas, de replacer les faits à l'avant-scène de la recherche et, dans le second, de poser la question de la méthode. |
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Comme le dit Joshua, « guidés par une approche marxiste, nous devons tenter d'élaborer une théorie qui rende compte des données disponibles, et les citations de Marx ne peuvent remplacer une analyse concrète » (p. 69). Revenir sur les faits est en effet la raison d'être même de la recherche. Il ne s'agit pas d'aller à la pêche pour conforter des conclusions déjà toutes faites, mais de mettre de l'ordre dans les faits, de dégager les faits stylisés, pour ainsi comprendre comment le système fonctionne. Mais encore faut-il avoir une grille de lecture. Les concepts, certes, découlent toujours de notre perception du monde, et les modèles que nous construisons sont davantage une « représentation métaphorique » plutôt qu'une « description littérale de la réalité» mais ceux-ci ont le mérite de rendre le monde intelligible. À condition toutefois de les mettre continuellement à l'épreuve des faits, non pas pour les tester, ce qui n'aboutit qu'à des certitudes, mais pour les faire évoluer, voire leur substituer d'autres modèles si les faits font émerger de nouvelles intuitions. Aussi, tant et aussi longtemps que les économistes marxistes continueront à se référer uniquement à Marx plutôt que d'engager la recherche sur le terrain des faits, le débat ne peut être que stérile. Un peu comme si, pour prouver qu'ils ont raison, les libéraux devaient toujours en appeler à Adam Smith et les keynésiens à Keynes ! |
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Pour Marx comme pour Schumpeter, ce sont les facteurs endogènes qui doivent expliquer les évolutions du système économique. Mais parler de système, c'est déjà avancer une hypothèse de travail. Reconnaître qu'il existe des lois propres à ce système, en est une seconde. En reprenant à son compte les concepts d'équilibre, de cycle ou encore de trend séculaire, Wallerstein prend un risque, c'est certain. Mais comment rendre compte de la nature particulière d'un système qui combine stabilité et changement, croissance et crises, cycles et transformations ? Marx fut le premier à poser le problème sous cet angle. Et de manière très novatrice. Mais, sans lui apporter une réponse satisfaisante. Avec le résultat que l'on peut voir en lui aussi bien un théoricien de la croissance, un pionnier de la croissance dira Schumpeter, qu'un théoricien des crises. Les marxistes auraient tout intérêt à s'en souvenir, parce que leur grande erreur a toujours été de n'étudier que l'une de ces deux facettes du systèmecapitaliste, les crises. Au point de faire de ces dernières une sorte d'état permanent de ce système et de la croissance un sujet d'étonnement toujours renouvelé. |
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Wallerstein, que l'on soit d'accord ou non avec ses thèses, a le mérite de ne pas tomber dans ce piège. Par contre, on peut lui reprocher ne pas prêter suffisamment d'attention aux institutions, sinon pour leur donner un rôle purement fonctionnel et justifier leur émergence pour des raisons qui relèvent de la survivance systémique, ce qui n'est guère très différent de la théorie conventionnelle. Pourtant, l'histoire n'est ni totalement déterminée ni totalement anarchique. Elle est un construit, et ce qui lui donne un sens, ce sont les institutions. C'est la grande leçon de l'institutionnalisme. Entre les acteurs et leurs comportements et les institutions il y a interactions, et ce sont ces interactions qui font qu'il y a système, ou du moins que l'on peut en avancer l'hypothèse. Chesnay le montre fort bien d'ailleurs à propos de la corporate governance. Alors, pourquoi, dans ce cas, ne pas prendre les institutions au sérieux et les étudier en détail, au plan des faits comme au plan théorique ? |
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À défaut de poser les problèmes de manière nouvelle et surtout de se pencher plus rigoureusement sur les questions de méthode, ce n'est pas dans ce livre que le lecteur trouvera des analyses convaincantes des ratés du capitalisme contemporain, encore moins des transformations en cours. Accordons lui cependant ceci: il pose le débat. Souhaitons que celui-ci se poursuive, avec plus d'audace et hors des sentiers battus du marxisme conventionnel. |
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Christian Deblock Université du Québec à Montréal |
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