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Fall, 2003
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Labour/Le Travail

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Reviews / Comptes Rendus


Antimo L. Farro, Les mouvements sociaux (Montréal: Presses de l'Université de Montréal, coll. "Politique et économie" 2000)

CETTE ÉTUDE EST RICHE, intéressante, parfois un peu pesante cependant. Ce dernier qualificatif ne veut pas décourager le lecteur: elle comporte en effet une telle somme de connaissances et l'auteur domine si manifestement son objet qu'on y apprend beaucoup. La réflexion de Farro cherche à ne rien laisser rien au hasard; élaborée pierre par pierre, elle rappelle constamment où en est le texte et sur quelles bases il va procéder plus avant. Mais c'est précisément cet aspect qui rend son contenu à l'occasion répétitif et un peu lassant. 1
      Le but de l'auteur consiste, globalement, à comprendre la forme et la signification des mouvements collectifs aujourd'hui, en les "distinguant des autres phénomènes collectifs et en les insérant dans un contexte de représentation théorique de la vie sociale": il faut pouvoir différencier analytiquement l'idée d'un "ensemble de fans" s'organisant pour "suivre les concerts de leurs stars préférées" et l'idée d'un ensemble d'employés s'organisant pour mener une grève, ce que la notion "empirique" de mouvement ne permet pas. (8–9) Et c'est ainsi que Farro s'engage d'abord dans un réexamen des grandes "explications théoriques" que la sociologie a données des mouvements collectifs au fil de son histoire, en partant des classiques et en cheminant jusqu'au monde contemporain, de Weber, Marx et Durkheim à Melucci, Offe et Touraine. 2
      Ce livre, manifestement l'oeuvre d'un expert, gagne notre confiance et réussit à associer à son parcours. Je ne peux revoir ici le traitement réservéà chaque auteur. Soulignons simplement la très grande qualité de ce réexamen. Synthèse détaillée des principaux apports de la sociologie à l'explication et à la conceptualisation des mouvements de protestation et de contestation, dans chaque cas instruite du questionnement de quelques grandes problématiques (ex.: y a-t-il un lien entre les actions quotidiennes de revendication et les initiatives plus globales de transformation sociale; quelle est la part de rationnel et d'irrationnel dans les mouvements de masse, comment soulever correctement cette interrogation?), présentation claire des blocages, des imprécisions, des césures et des dépassements ayant scandé les avancées de l'analyse sociologique, autant d'éléments couverts de façon convaincante et juste. 3
      Antimo L. Farro offre une contribution de nature essentiellement théorique, mettant en avant certains exemples concrets pour illustrer son propos mais ne faisant pas oeuvre d'étude sur le temps présent non plus que de réinterprétation de grandes initiatives collectives du passé. Personnellement, Farro se situe du côté de la théorie et des enseignements de la sociologie de l'action d'Alain Touraine, selon lesquels le "rapport social" et le "conflit social" sont des "constructions". Pour qu'on se trouve en présence d'un rapport social, il ne suffit pas qu'il y ait "domination exercée par les acteurs dominants", mais encore que les "acteurs dominés résistent [...] à cette domination". Car en elle-même, la relation dirigeants-dirigés est donnée comme un "rapport de soumission et non de confrontation", en d'autres mots: une relation qui n'active pas le conflit social de manière inhérente. (225–26) 4
      Voilà l'une des deux bases à partir desquelles Farro va chercher à poser la nature des mouvements sociaux contemporains. L'autre base, également mise en avant par la sociologie de l'action, veut que le monde d'aujourd'hui ne soit plus celui des réalités de la société industrielle, qu'il ait dépassé celle-ci ou soit en train de la dépasser. Dans la société industrielle, le mouvement de contestation au centre du rapport social fondamental était le mouvement ouvrier, "mouvement de classe." (85, 106) Le conflit social déterminant avait trait au "contrôle des moyens de production des biens matériels" et du travail, (208) alors site de la "direction sociale de l'historicité." (85) Mais à partir des années 1960, la centralité de ce conflit disparaît progressivement, "déclin [...] qui est aussi celui de la société industrielle". Sur le coup, la sociologie de l'action a pensé que le monde nouveau prendrait les contours d'une "société programmée", dont le groupe dirigeant serait formé des technocrates, alors que le lieu du conflit social central et le caractère du premier acteur contestataire restaient à constituer. Mais cette nouvelle société n'est pas véritablement apparue, on a assisté plutôt à une longue "déstructuration de la société industrielle" et de ses "acteurs sociaux principaux". Le monde contemporain se révèle donc comme celui du passage d'une sociétéà une autre, passage inachevé, obligatoirement marqué par la "recherche du sens" et la "construction de nouvelles cohérences". Voilà le cadre à partir duquel il faut expliquer la naissance et le développement des nouveaux mouvements sociaux. (86–95) 5
      Dorénavant, la domination "s'exerce à travers la production et la diffusion des informations" qui structurent les "codes culturels" de la vie sociale, codes articulant le rapport à l'environnement, les relations entre les sexes, au travail, entre les générations, etc. Les acteurs dirigeants définissent les contenus de ces codes, mais il "peut y avoir refus de la part de ceux qui devraient seulement [en] utiliser les messages." (122–24) La résistance aux contraintes qu'imposent les "acteurs dirigeants" dans la "construction du sens de l'existence", individuelle et de groupe, se fonde en un premier temps sur une volonté d' "affirmation de la subjectivité et des diversités"; puis, elle suppose qu'on relie son mécontentement à une cause précise dans l'organisation de la vie en société, passage que va favoriser l'enclenchement d'une initiative collective; celle-ci pourra conduire à la mise en forme d'un véritable rapport social, lieu du conflit avec les acteurs dirigeants au niveau institutionnel et même systémique, quand on en vient à disputer directement à ceux-ci le contrôle de "l'allocation des ressources relatives à la définition [de] divers secteurs de la vie individuelle et collective": (227–29) à ce moment, l'action de groupe est effectivement devenue mouvement social. 6
      Sans pouvoir rapporter chacun de ses éléments importants, on a là, je crois, un résumé honnête du point de vue théorique par lequel l'auteur propose d'aborder l'analyse des mouvements sociaux d'aujourd'hui. Pour celui/celle qui s'intéresse spécifiquement au monde du travail et au mouvement ouvrier, Farro use cependant d'un raccourci qui empêche l'adhésion à cet aspect de sa contribution. C'est en effet par simple affirmation, reprise à trois ou quatre endroits, qu'il avance "que le centre des conflits de la société n'est [plus] fourni par la lutte pour le contrôle des moyens de production, mais par des actions qui interviennent à des niveaux culturels de tout autre nature," (116) ou que, depuis les années 1960, "l'épuisement du caractère social central des acteurs de la société industrielle devient évident [...] et le projet d'émancipation sociale et historique promu par le mouvement ouvrier perd son sens," (144–45) sans étude de la structure sociale, de la vie économique ou des rapports politiques en tant que tels. Il s'agit bien d'un raccourci malheureux, parce que de nombreuses recherches établissent présentement le contraire, même quand on considère que la structure de la société en classes n'est plus celle du 19e siècle. L'absence de démonstration à cet égard laisse donc sur sa faim, surtout que l'auteur, en citant Touraine, tient à souligner cette idée forte voulant que dans le monde post-industriel, "la notion de mouvement social doit remplacer celle de classe sociale, comme l'analyse de l'action doit prendre la place de l'analyse des situations." (121) Le concept de construction du rapport social et du conflit social doit ainsi être entendu littéralement. 7
      D'autres questions, par ailleurs, mériteraient aussi d'être débattues. Ainsi, la problématique de ces phénomènes de domination qui se manifesteraient partout, dans tous les secteurs de l'activité humaine, avec dirigeants et dirigés, sans qu'on explique quel(s) facteur(s) est (sont) à l'origine de ce principe universel de domination, valable notamment en société post-industrielle, ni s'il y a des appartenances ou des filiations communes aux acteurs dirigeants de ces multiples secteurs. Ainsi, mais sur un autre terrain, la problématique de cette distinction qu'opère la sociologie de l'action entre le mouvement identitaire et le mouvement social, en indiquant que le premier se fige à la phase initiale de la résistance subjective, avec toutes les fermetures d'essence totalitaire que cela entraîne, alors que le deuxième conduit à unir subjectivité et réflexion rationnelle, dans une dynamique émancipatrice qui pousse à l'acceptation des diversités. Voilà certes une distinction qui peut plaire, mais l'auteur ne réussit pas vraiment à la justifier épistémologiquement: la démonstration serait pourtant la bienvenue, précisément en ce qui a trait aux réalités du monde contemporain. 8
      Cela dit, la contribution de Farro n'en reste pas moins très valable: introduction remarquable aux grandes études sur les mouvements sociaux, explication de la logique de leur enchaînement, présentation et discussion des divers courants d'analyse sur les "nouveaux mouvements sociaux", exposé de son point de vue particulier. On doit noter, à mon avis, quelques creux, et j'ai tenu à en indiquer certains. Mais s'il y a beaucoup de livres traitant des mouvements sociaux, celui-ci se révèle, sur plusieurs aspects et par sa recherche érudite, particulièrement utile et enrichissant. 9

 
Serge Denis
Université d'Ottawa
 


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