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Reviews / Comptes Rendus
| Tom Warner, Never Going Back: A History of Queer Activism in Canada (Toronto: University of Toronto Press 2002)
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| CET OUVRAGE AMBITIEUX retrace l'histoire du mouvement des gais, lesbiennes et bisexuel-le-s (désormais GLB) au Canada, depuis les premières associations homophiles des années 1960 jusqu'à l'aube du XXIe siècle. La lecture qu'il propose est celle d'un militant ayant fait siens les principes de l'idéologie de la libération, formulés par les groupes radicaux apparus au tournant des années 1970. Il s'agit donc d'une reconstitution historique effectuée à partir d'un parti pris assumé: loin d'être disparu ou dépassé, le courant libérationniste demeure présent et vital au sein du mouvement large des GLB. |
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Organisé chronologiquement, le livre découpe trois périodes historiques correspondant à des configurations distinctes des dimensions idéologique, politique et organisationnelle à l'intérieur de ce vaste mouvement social. La première partie (avant 1975) s'ouvre sur une analyse de l'oppression des homosexuel-le-s et son ancrage dans les discours, les lois, les institutions et les structures sociales hérités du passé. Elle relate l'émergence des premiers groupes d'activistes prolibération, pour la plupart éphémères, porteurs d'une rhétorique radicale qui dénonce ce système d'oppression. Le legs fondamental de cette période, toujours à l'œuvre, selon Warner, dans l'action de nombreux groupements et individus, est celui d'une prise de conscience axée sur l'affirmation positive de soi (ou la fierté), la visibilité sociale et la défense des libertés sexuelles. La phase allant de 1975 à 1984 se caractérise par le développement des groupes communautaires, tout d'abord dans les milieux les plus urbanisés, et par les manifestations contre la répression policière et l'homophobie. Tout en progressant, le mouvement se bute aux nombreuses divisions internes et à la montée du conservatisme social, lequel se montre plus agressif au Canada anglais. Conséquemment, il parvient mal à traduire ses revendications en programme de changements sociaux et législatifs. Au cours des années subséquentes (1985–1999), s'opère un renversement des tendances idéologiques alors que les courants réformistes, visant essentiellement l'obtention d'une égalité de droits pour les gais et lesbiennes, occupent progressivement le devant de la scène publique. Misant sur les garanties offertes par la Charte canadienne des droits et des libertés et sur un élargissement de leurs alliances, ces groupes mènent des luttes juridiques et politiques de plus en plus victorieuses touchant la reconnaissance des conjoint-e-s de fait et de l'homo-parentalité, tout en revendiquant l'accès au mariage. L'opposition entre tendances « libérationnistes » et « assimilationnistes » se cristallise tandis que monte une nouvelle génération d'activistes queers qui renoue avec le radicalisme tout en remettant en question l'idéologie de l'affirmation identitaire. |
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Dans cet ouvrage volumineux, Warner fait œuvre de chroniqueur : il documente en détail les diverses facettes du mouvement tant sur les plans associatif et communautaire qu'au niveau des luttes politiques et de la vie culturelle. Une tâche titanesque pour laquelle il s'appuie principalement sur des témoignages, de nombreux articles parus dans la presse gaie et lesbienne ainsi que des documents d'archives. À ce titre, l'ouvrage constitue une référence indispensable, d'autant plus que l'auteur, conscient des habituels biais ethnocentristes, a déployé de réels efforts pour concrétiser une approche qu'il voulait globale (c'est d'ailleurs en ce sens qu'il faut décoder l'emploi du terme queer dans le titre). Ainsi sa fresque historique couvre l'ensemble du territoire canadien, incluant non seulement les grands centres urbains mais les régions rurales ou semi-rurales. Elle prend en compte les variations des conjonctures politiques provinciales (les gouvernements NPD s'avérant les plus favorables aux changements législatifs) ainsi que la spécificité québécoise. |
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En outre, Warner fait écho aux voix des groupes traditionnellement marginalisés au sein du mouvement (et de la société): les lesbiennes, les minorités ethnoculturelles et les groupes racialisés, les bispirituel-le-s (Autochtones), les GLB ayant un handicap. Son attention aux groupes minorisés demeure soutenue tout au long de l'ouvrage, et non pas affirmée par principe puis négligée par la suite comme c'est trop souvent le cas. Refusant d'occulter les inégalités et les confrontations qu'elles suscitent, l'auteur expose leurs revendications en expliquant les difficultés et les frustrations qui sont les leurs, engendrées par le sexisme, le racisme et les autres formes de discrimination. Pour chacune des périodes étudiées, il rapporte leurs réalisations, suit le développement de leurs réseaux associatifs et leurs façons de s'insérer dans l'ensemble du mouvement. Ainsi, il ressort la pluralité des modes d'organisation des lesbiennes et explique l'émergence d'un mouvement autonome (bien distingué du séparatisme lesbien) tout en relevant les points de friction avec les féministes au sein du mouvement des femmes et avec les gais dans les regroupements mixtes. |
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Certes, l'ampleur même du projet, dont la réalisation s'est étalée sur plus d'une dizaine d'années, exclut a priori toute possibilité d'exhaustivité et Warner n'y prétend pas. L'on pourrait déplorer certains manquements bibliographiques, des oublis d'événements ou de groupes dont l'existence, pour qui en aura été témoin ou acteur, aurait mérité d'être signalée. Cela dit, et malgré quelques passages un peu énumératifs, ce livre collige une mine d'informations tout en les rendant intelligibles: il brosse un portrait synthèse qui illustre efficacement les dynamismes propres à chacune des périodes et démontre concrètement la vitalité du mouvement des GLB, depuis ses origines dans la contestation sociale de la fin des années 60 jusqu'à la mosaïque contemporaine qu'il est devenu. |
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L'auteur ne se contente pas de suivre la mouvance des organismes associatifs et communautaires ou d'enregistrer les avancées et les reculs politiques. Il met en perspective chaque phase de l'évolution du mouvement en la situant dans son contexte socio-historique, analyse les enjeux et les déplacements entre divers terrains de lutte (contre le harcèlement policier et la répression sexuelle, vers l'adoption de mesures anti- discriminatoires et l'inclusion juridique des couples et familles homoparentales), décortique les jeux d'alliances et les stratégies, avance des explications aux succès et aux impasses rencontrées. Bien au fait des tensions et des querelles au sein d'un mouvement qu'il connaît de l'intérieur, Warner ne cherche pas à les atténuer mais plutôt à faire comprendre les divergences objectives d'intérêts et les affrontements idéologiques ayant été sources de conflits et de scissions, notamment autour des stratégies de luttes (réformisme juridique versus tactiques de visibilité et de confrontation) et des questions relatives aux libertés sexuelles (pornographie et censure, âge du consentement à des activités sexuelles, etc. ). Lorsqu'il fait état des débats d'idées, l'auteur présente clairement les positions des uns et des autres, prend soin d'étoffer les diverses argumentations en faisant preuve de rigueur et en maintenant une certaine distanciation. Le livre réverbère davantage les luttes de tendances telles qu'elles se sont déroulées en Ontario; il est donc malaisé pour un observateur extérieur d'évaluer la fidélité avec laquelle certaines controverses sont rapportées. L'ouvrage n'est pas exempt d'auto-justifications et adopte un ton plus ouvertement polémique dans certaines sections, mais il évite les raccourcis et les interprétations par trop réductrices. Dans l'ensemble, il jette un éclairage très instructif sur la nature des dissensions qui ont agité le mouvement. |
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La thèse principale de l'auteur découle de son analyse des racines de l'homophobie et de l'hétérosexisme présentée dans l'introduction. Warner dénonce avec vigueur l'illusion réformiste selon laquelle la tolérance sociale et l'égalité juridique suffiraient à mettre un terme à l'oppression des GLB. Fidèle à l'idéologie de la libération, il soutient la nécessité de changements sociaux en profondeur, lesquels s'amorcent par une transformation de la façon de se percevoir, individuellement et collectivement. C'est le refus de la victimisation (à distinguer d'une quête du sceau de la normalité et de l'approbation sociale) qui enclenche la volonté de lutter contre l'oppression: rejet de la haine intériorisée et de l'auto-dépréciation, célébration de la diversité sexuelle, visibilité et résistance active au harcèlement, à la discrimination et au paternalisme dans toutes les sphères sociales. L'utopie de la libération n'a pas épuisé ses effets même si, dans la façade la plus visible du mouvement, la rhétorique radicale s'est émoussée — comme tous les discours libérationnistes des années 1970 — au profit d'une adhésion aux codes sociaux dominants. Que l'on partage ou non le point de vue de son auteur, cet ouvrage dresse un portrait fouillé et fort intéressant de l'évolution d'un mouvement dont les succès sont remarquables. Outre son intérêt historique et pédagogique (entre autres pour les plus jeunes générations n'ayant pas connu «l'âge d'or » de la libération ou s'interrogeant sur les origines des clivages actuels), ses principaux mérites résident, à mon avis, dans sa perspective large qui reflète la multiplicité des composantes du mouvement des GLB et dans la capacité de l'auteur de nous faire saisir, vu de l'intérieur, le pluralisme idéologique qui l'habite depuis toujours. |
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Line Chamberland Université de Québec à Montréal |
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