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Spring, 2003
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Labour/Le Travail

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Reviews / Comptes Rendus



Andrée Lévesque, Scènes de la vie enrouge. L'époque de Jeanne Corbin 1906–1944 (Montréal: Les Éditions du remue-ménage, 1999)  

 

 
EN DEHORS DE LA BIOGRAPHIE, on ne trouve guère de genre historique où face à une apparente insuffisance de sources, il n'est pas de mise de renoncer. Cela tient probablement au statut encore flottant du genre: ayant connu sa part de turpitudes au 20e siècle, la biographie est toujours en quête d'une méthode formelle, et par là d'une forme de respectabilité épistémologique. 1
     Il est toutefois heureux que certains historiens n'aient pas perdu le goût du risque. Dans un ouvrage qu'elle hésite elle-même à qualifierde biographie tant sa démarche et sa méthode semblent résister au jeu des étiquettes, Andrée Lévesque nous offre unehistoire du mouvement communiste canadien procédant du point de vue desmilitants, et plus particulièrement de celui d'une jeune femmed'origine française, Jeanne Corbin (1906–1944). Dépourvue enmatière de sources documentaires, Corbin ayant très peu écrit, Lévesque ne pouvait certes aspirer à une biographie ausens littéral du terme (écriture d'une vie). Ayant fait le parid'instrumentaliser la vie de son personnage, elle nous convie plutôt à une étude du communisme de la première moitié du 20e siècle, une époque marquée notamment par la première génération révolutionnaire, la dépression économique, le Front populaire, le stalinisme, la guerre d'Espagne, la menace hitlérienne, l'antisémitisme. Sous cetaspect — l'instrumentalisation du sujet —, jecrois qu'il n'est pas abusif de situer son travail dans la veinehistoriographique inaugurée il y a quelques années par l'historien français Alain Corbin (Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'uninconnu 1798–1976, Paris, Flammarion, 1998). 2
     La vie de Jeanne Corbin, qui fut courte mais non moins riche, fournit leprincipe organisateur de l'ouvrage. Chassée en bas âge avec safamille d'une région de France devenue inhospitalière, Jeanne aboutit au Canada, en Alberta, sur une terre située près du village de Tofield. Même si les certitudes sont difficiles à atteindre en ce domaine, on peut présumer que la rudesse de cenouvel environnement n'est pas étrangère à sa future vocation communiste. La jeune femme, en effet, s'est coulée rapidement, etsemble-t-il spontanément, dans les milieux communistes. Institutrice de carrière, permanente du parti, son engagement lui auranotamment fait voir du pays: on la voit s'installer successivement à Edmonton, Toronto, Montréal et Timmins. Ses responsabilités de militante furent à la fois lourdes et nombreuses: organisatrice syndicale, agente commerciale des journaux The Worker, L'Ouvrier canadien et La Vie ouvrière, secrétaire de district de la Ligue de défense ouvrière. Son enthousiasme et son dévouement, qui ne se sont jamais démentis au cours des années, lui valurent plus tard la réputation d'«héroïne du parti.» Atteinte de la tuber culose, Jeanne Corbin meurt prématurément en 1944, à l'âge de 37 ans. 3
     Sous une premièreimpression, l'impossibilité pour l'auteure d'approfondir l'étude de son personnage nous fera croire à une perte: cellede la richesse et de l'irréductibilité de l'expériencehumaine; celle également de l'individu qui résiste aux structures. En l'absence d'une pensée explicite etun peu significative, il nous faut effectivement postuler que Corbin n'a jamais dévié de la ligne du parti — rien, du reste, ne nouspermet d'affirmer le contraire. Cette perte en ce qui concerne laliberté du sujet est toutefois compensée par l'introduction dans le récit d'une figure singulière: le militant. Celui-ci dont c'est justement le propre de croire sansquestionner, d'assujettir ses intérêts personnels à la cause. Soumis sur le plan doctrinaire, parfois même jusqu'à l'aveuglement, le militant n'en conserve pas moins unecertaine autonomie sur le plan de l'action. De sorte que lorsqu'on daigne bien considérer son point de vue, l'histoire du communismecanadien apparaît comme une vaste lutte contre l'injustice sociale, évidemment, mais aussi contre le centralisme excessif duparti, les maigres ressources matérielles et financières d'unmouvement qui n'a cessé d'évoluer dans la marginalité, les difficultés sur le terrain à mobiliser les travailleurs, la répression anticommuniste, l'apathie de certainsmembres. À cet égard, il faut entendre Jeanne Corbin s'indigner dumanque d'ardeur de certains de ses «chefs supposément politisés.» (87). Dans la sphère d'intervention qui estla sienne, et bien qu'il lui faille toujours rendre descomptes, le militant livre donc des combats «au quotidien» qui suffisent amplement à le faire accéder au rang d'acteur historique. 4
     L'engagement personnel de Jeanne Corbinenvers la cause communiste devient ainsi le prétexte à une échappée vers la «grande histoire.» De chapitre en chapitre, et à partir d'une grande variété de sources, l'auteure parvient à nous entretenir des grandes orientations du Parti communiste, de la réalité qui s'offrait auximmigrants dans le nord de l'Alberta, du chômage pendant la crise,des conditions de travail dans les industries minières et forestières, la vie dans les sanatoriums durant la Seconde Guerre mondiale, etc. Dans cette perspective, le chapitre six intitulé «Des femmes dans un parti d'hommes» est l'un des plus réussis. Il illustre bien d'ailleurs cette «instrumentalisation» du personnage à laquelle Andrée Lévesque fut contrainte: même si Corbin eut sansdoute été réticente à se définir d'abord en tant que femme, elle qui était sans doute plus encline à faire reposer son identité sur son appartenance de classe, Lévesque s'est inspirée de son engagement politique pour nous livrer une admirable analyse du rôle et de la place des femmes au sein dumouvement communiste. 5
     Le dernier chapitre est toutefois enrupture de ton. Après une plongée dans les structures, il nous faut refaire le contact avec le destin singulier, et tragique, de Jeanne Corbin.Cela dit, l'effort exigé est minime et je ne cacherai pas l'émotion qu'a suscité en moi la description desdernières années de sa vie. Une description qui, il faut le préciser, se trouve cette fois-ci alimentée par sa correspondance personnelle. J'en retiens surtout les dédales du sanatorium Queen Alexandra de London (Ontario), les nouvelles des camarades qui se font de plus en plus rares et, surtout, l'optimisme qui habita Jeanne jusqu' à la fin, en dépit d'une maladie qui lui volaitprogressivement ses forces. 6
     Hardi dans la forme et témoignant d'une connaissance assurée du mouvement et del'idéologie communistes, l'ouvrage d'Andrée Lévesque comblera le désir de ceux qui, nombreux je le pense, souhaitent parvenirà une compréhension du phénomène communiste sans pour autant sacrifier l'expérience de ceux qui y ont laissé leurs peines et leurs espoirs. 7

Julien Goyette
Université du Québec à Montréal

 

 


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