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Labour/Le Travail

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Research Notes / Notes De Recherche

Anniversaires et manifestations des
camarades: la culture internationale et
l’identitaire communistes au Canada
pendant l’entre-deux-guerres

Andrée Lévesque



LE 21 JANVIER, anniversaire de la mort de Lénine en 1924; le 8 mars, Journée internationale des Femmes; le 18 mars, anniversaire de la Commune de Paris; le 1er Mai, Fête des Travailleurs (qui se devait d’inclure les travailleuses); en août, Journée internationale contre le fascisme et la guerre; en octobre, anniversaire de la Révolution; autant d’événements qui ont ponctué le calendrier de tous les communistes de l’entre-deux-guerres. De Moscou à Paris, à Toronto ou à Montréal, ces journées ont été célébrées par les militants et les militantes, les syndicalistes, les Petits Pionniers ou les Jeunesses communistes, dans un élan de fraternité qui devait cimenter la lutte commune et le sentiment d’appartenance à un grand moment de l’histoire. Au sein de ces multiples célébrations s’est développé un creuset ethnique bien canadien.

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      Universel et global, le projet communiste touche l’ensemble des activités humaines, soit le politique, l’économie, la société et la culture. Il ne peut qu’être internationaliste, vu l’interdépendance des nations et la communauté d’expérience engendrée par l’exploitation capitaliste. Une culture particulière, associée à la lutte des classes et à l’établissement d’une société égalitaire, imprègne tout le mouvement.

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      Nous entendons ici le terme culture dans son sens anthropologique: le partage de certaines valeurs, plus spécifiquement l’expérience de symboles et de rituels communs.1 Dans ce sens, on peut étudier le mode de vie communiste et les comportements sociaux des militants et des militantes. Aux États-Unis et en Europe, les historiens et les sociologues commencent à se pencher sur cette question.2 Mon propos tente plutôt de saisir les résonances locales de célébrations internationales. Il porte sur les pratiques culturelles qui scandaient la vie des militants et des militantes partout où se trouvait un noyau communiste et il examine les conséquences de ces commémorations rituelles sur l’intégration des recrues, en majorité des immigrants. Car le Parti communiste du Canada (PCC) était, comme bien des partis européens, un parti d’immigrants qui présentaient un terreau favorable à l’implantation du mouvement communiste.3 Sensibles à la dimension internationaliste du communisme, les immigrants y découvraient aussi des enjeux politiques bien canadiens. Ainsi, les célébrations collectives, internationales, des anniversaires communistes ne font pas que sceller l’appartenance à la marche de l’histoire mais, paradoxalement, quand les slogans ramènent les problèmes internationaux sur la scène locale, elles renforcent aussi le lien des nouveaux arrivants à leur pays d’adoption, canadianisant en quelque sorte les enjeux du moment.

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      Au Canada, le communisme fait longtemps figure d’importation. Dès ses débuts en 1921, le PCC s’appuie sur les travailleurs de Grande-Bretagne et d’Europe de l’Est, Finlandais, Ukrainiens, Allemands et Juifs qui souvent apportent avec eux des antécédents de luttes ouvrières. Chaque groupe se réunit dans une section ethnique et les assemblées sont multilingues, même pendant les années trente après que les dirigeants à Moscou eurent décrété la ´canadianisationª du Parti. Tous ces éléments venus des quatre coins de l’Europe s’insèrent dans une structure unifiée et centralisée, conçue pour promouvoir un projet universel. Dans ce but se tendent de nombreuses courroies de relais entre Moscou et les succursales nationales avec, à tous les niveaux, les mêmes instruments et les mêmes comités.

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      C’est du comité d’agitation-propagande, l’agit.-prop., que relève l’organisation de diverses activités liées à des anniversaires ou à des événements ponctuels. Comme tout régime révolutionnaire qui jette les bases non seulement d’un nouveau pouvoir politique mais d’une culture politique inédite, le communisme doit créer des références communes, des symboles rassembleurs, des représentations et des discours qui le démarquent du passé et l’identifient à la modernité. Parmi les pratiques symboliques engendrées par le socialisme et ensuite par le communisme, les anniversaires s’imposent par leur puissance d’évocation d’un héroïsme fondateur et par leur pouvoir d’inspiration pour la propagation d’un idéal révolutionnaire. Les commémorations communistes font partie des rituels et des symboles qui scellent la camaraderie, l’expérience et le sentiment d’appartenance à une entité beaucoup plus importante que les questions immédiates liées à une usine, à une industrie ou à une région. Elles trempent les militants dans l’internationalisme. Intrinsèque au marxisme, l’internationalisme s’appuie sur des intérêts de classe partagés par tous les prolétaires quelle que soit leur nationalité. Selon qu’ils sont célébrés en URSS où les prolétaires sont au pouvoir, ou ailleurs où ils aspirent à y accéder, les mêmes anniversaires opéreront dans un climat tout à fait différent, triomphaliste ou persécuté. L’agit.-prop. veille à ce que les célébrations adoptent dans chaque pays des expressions adaptées aux circonstances nationales, là où la pertinence des références révolutionnaires n’est pas du tout la même.4

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      Tous les membres de la grande famille socialiste se rassemblent autour de certains événements dont le plus important est sans doute le 1er Mai. En 1889, la Deuxième Internationale consacre cette journée de printemps Fête des Travailleurs, mais il faudra attendre 1906 pour qu’à Montréal on assiste aux défilés qui, sans rallier la majorité de la classe ouvrière ni même la majorité des syndiqués, sensibilisent la classe ouvrière à la solidarité internationale.5 Après la guerre, le 1er Mai devient identifié au nouveau parti des prolétaires, le PCC, qui poursuit la tradition socialiste des défilés avec banderoles et discours pendant cette ´journée où les travailleurs du monde se libèrent de leurs patrons pour quelques heuresª, comme le dit en 1922 J.B. McLaughlan, le leader des mineurs de charbon de Nouvelle-Écosse.6 Drapeau rouge en tête, aux chants de l’Internationale, comme dans toutes les grandes villes d’Europe des travailleurs se réunissent, parfois seulement quelques dizaines, à Montréal et Toronto comme à Winnipeg et Vancouver et dans les petites villes minières du Nord-Ontario ou du Québec. Partout, les immigrants sont aux premiers rangs. L’Internationale est entonnée dans plusieurs langues et les discours ont lieu en anglais, en français, en yiddish, en ukrainien et en finnois. À Montréal, trois mois après la révolution de février 1917, il est symbolique qu’une immigrante russe tienne la hampe du drapeau rouge.7

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      La liesse de ces festivités empreintes de revendications sociales vient heurter les intérêts capitalistes auxquels elles s’attaquent. La fête des Travailleurs, à l’opposé de la Fête du Travail au début septembre,8 est perçue comme une provocation tant par les patrons que par les policiers. Dès la période préparatoire, des mesures sont prises pour limiter l’ampleur des événements. Par exemple, en 1922, un délégué des Mineurs Unis invité à venir du Kansas pour s’adresser aux mineurs de Glace Bay est arrêté à la frontière par les autorités canadiennes.9 La surveillance policière voire la répression font partie des célébrations du 1er Mai.

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      Pendant les années trente, avec l’élection du gouvernement conservateur de R.B. Bennett, l’anti-communisme atteint de nouveaux sommets. En août 1931, tout le Comité central est arrêté, les dirigeants condamnés et le Parti déclaré illégal.10 Au Québec, après le rappel de l’article 98 du Code criminel canadien et le retour de la légalité du PCC en 1936, le gouvernement d’Union nationale, élu cette même année, fait voter, en mars 1937, la loi protégeant la province contre la propagande communiste, ou loi du Cadenas. Les forces policières sont désormais autorisées à fermer les locaux utilisés par les communistes à l’encontre de droits civils jusque là reconnus. Les immigrants de l’Europe centrale, qui risquent la déportation, forment la principale cible des agents de l’ordre.

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      Le zèle policier se manifeste particulièrement autour du 1er Mai: les autorités refusent des permis de parader dans les rues ou, en 1933, la police provinciale du Québec empêche la sortie du nouveau journal communiste francophone qui devait coïncider avec la Fête des Travailleurs. L’année suivante, les agents de l’ordre visitent les locaux de l’imprimeur de La Vie ouvrière pour saisir l’édition du 1er mai 1934.11 Quand les édiles ou les forces de l’ordre ne peuvent enrayer les préparatifs, les rassemblements sont surveillés de près, le drapeau rouge est saisi et des manifestants sont appréhendés.

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      Le 1er mai 1931, 61 personnes sont arrêtées au Canada.12 En 1932, devant l’hôtel de ville de Rouyn, en Abitibi, la police ouvre les jets d’eau sur la foule, lance des bombes lacrymogènes et arrête 31 ´étrangersª, la plupart mineurs, bûcherons ou chômeurs.13 À Hamilton, la même année, un jeune militant socialiste d’origine écossaise, Peter Hunter, se fait appréhender pour avoir porté une bannière qui demande ´Hands Off Soviet Russia.ª Socialiste, il est relâché car la police avait l’ordre de n’arrêter que ´les Rouges et les travailleurs nés à l’étranger.ª14 En 1935, à Vancouver, des milliers de manifestants écoutent un orchestre yougoslave jouer une marche funèbre soviétique en l’honneur des victimes du 1er Mai précédent.15 On pourrait multiplier les exemples de ces célébrations, de Vancouver à l’Île du Cap Breton, qui, chaque année, font l’objet de l’attention judicieuse de la Gendarmerie royale du Canada et des diverses polices municipales, et au Québec de la Sûreté provinciale. Si par son ancienneté et son envergure le 1er Mai rassemble le plus grand nombre de travailleurs et de travailleuses, de nombreuses commémorations viennent bientôt s’ajouter à cette fête du printemps.

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      Moins ancienne que le 1er Mai, la Journée internationale des Femmes, le 8 mars, tire aussi ses racines de la Deuxième Internationale. Inaugurée en 1910 par Klara Zetkin, elle rappelle des grèves d’ouvrières de l’industrie du vêtement.16 En URSS comme au Canada, les dirigeants du Parti considéraient les femmes comme des éléments arriérés de la classe ouvrière qui, pour être transformées en camarades à part entière, avaient besoin d’être conscientisées et politisées.17 Le Parti mise sur le 8 mars pour rallier l’ensemble des femmes de la classe ouvrière et déborder des cadres du Parti. Chaque année, des bureaux du Komintern à Moscou arrivent les directives sur les thèmes et les slogans à développer selon les priorités du mouvement communiste compte tenu de la situation mondiale ou de la politique soviétique. Aux autorités locales de les adapter aux conditions canadiennes.

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      En 1928, Florence Custance, figure de proue du mouvement des femmes communistes, consacre son éditorial du Woman Worker à évoquer les origines de la célébration du 8 mars par les femmes de la classe ouvrière et à vilipender l’impérialisme ´cause des luttes et des massacres en Chine, et cause des emprisonnements en Europe; cause de l’oppression de tous les travailleurs de partout.ª L’éditorial de mars 1928 cible des revendications bien canadiennes comme l’assurance-chômage, une hausse des salaires, des pensions de vieillesse, mais l’éditorialiste ne manque pas d’insister sur le caractère politique de la journée et sur la lutte de pouvoir entre les privilégiés et les travailleurs.18

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      En 1931, alors que l’Occident s’enlise dans une crise économique et que l’Union Soviétique craint une attaque militaire des puissances impérialistes, l’Internationale communiste (IC) recommande que la Journée internationale des Femmes soit avant tout politique, c’est-à-dire liée aux questions internationales. Dans les assemblées qui marquent la Journée, les orateurs et les oratrices du Parti proposent comme modèle la condition féminine en URSS et rallient les femmes autour des mots d’ordre du Parti comme autour de leurs revendications immédiates. Ils ne manqueront pas de rappeler qu’en URSS ´le 8 mars célèbre la liberté économique et sociale, cet exemple de ce qui peut être accompli est réalisable par l’abolition du capitalisme et doit servir d’inspiration aux travailleuses révolutionnaires canadiennes.ª19 On souligne le combat commun des communistes canadiennes et de celles de tous les pays. On compare le sort des Canadiennes et des Soviétiques: ´En URSS, lit-on dans le Worker, la Journée internationale des Femmes marque la complète égalité sociale et économique des travailleuses et des travailleurs.ª20 Le 8 mars 1931, des femmes immigrées des Balkans et des Carpates se joignent à leurs consoeurs d’origine anglo-celtique dans des assemblées publiques pour réclamer l’assurance-chômage pour les femmes et les hommes; des garderies et des congés de maternité payés; une fin à la discrimination contre le travail des femmes mariées; des repas gratuits dans les écoles; du lait, des vêtements et des chaussures pour les enfants de chômeurs.21

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      Dix jours avant le 60e anniversaire de la Commune de Paris, le 18 mars, on ne manque pas d’associer l’éloge des communardes à la Journée internationale des Femmes. Car chaque année on se souvient de la Commune de Paris tout comme on se souvient des origines de l’Internationale, l’hymne socialiste puis communiste composé en 1871. Si les arrestations sont moins nombreuses qu’au 1er Mai, les autorités multiplient les obstacles aux préparatifs du 8 mars. En 1929, quand elles tentent d’interdire les discours en langues étrangères, les organisatrices doivent négocier longtemps avec la police de Toronto pour obtenir un lieu de rassemblement où les oratrices puissent accueillir les manifestantes non seulement en anglais, mais aussi en finnois, en ukrainien et en yiddish.22 Surveillés, les événements de la Journée internationale des Femmes, préférant souvent les assemblées et les conférences publiques aux défilés et aux parades, se déroulent moins dans les rues que ceux du 1er Mai.  

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      Chaque automne, l’anniversaire de la Révolution bolchevique donne lieu à des assemblées populaires tant sur les places du marché des petites villes des Prairies que dans toutes les grandes capitales. Il ne convient pas seulement de se rappeler les moments héroïques de 1917, mais aussi d’encourager les travailleurs et les travailleuses à rester fidèles à l’esprit révolutionnaire. Les organisateurs et organisatrices en profitent pour aborder des questions contemporaines et conspuer les plus récents abus du capitalisme. À partir de janvier 1925, le Parti commémore aussi l’anniversaire de la mort de Lénine en invoquant les slogans du moment. Ces anniversaires restent très liés à la situation soviétique et, en 1930, le secrétaire-général Tim Buck profite de l’occasion pour faire publier dans le Worker un appel à la défense de l’Union Soviétique.23

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      D’autres manifestations répondent à des impératifs ou à des circonstances précises. En 1928, on s’élève contre la condamnation des anarchistes italo-américains Arturo Sacco et Bartolomeo Vanzetti et pendant plusieurs années des réunions publiques dénonceront leur exécution. À la célébration d’anniversaires viennent s’ajouter des manifestations à caractère international dont la forme s’apparente de près à celle des commémorations. La montée de l’extrême droite provoque partout des protestations contre le bellicisme fasciste et nazi. Déjà en 1929, l’IC décrète le 1er août Journée internationale contre la guerre. Pendant la Troisième Période de l’Internationale, on en profite pour aussi s’en prendre aux sociaux-démocrates alors qualifiés de sociaux-fascistes. En 1930, au Canada comme dans toutes les sections du Komintern, on célèbre la ´Journée internationale de lutte contre le danger d’une guerre impérialiste, contre le danger d’une guerre interventionniste contre l’URSS, en défense de la Révolution chinoise, pour les luttes de libération indiennes.ª24

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      La crise économique, qui augure la chute du capitalisme, donne lieu à d’importantes manifestations. Au ´Jeudi rougeª du 6 mars 1930, à l’instar des camarades berlinois ou new-yorkais, les communistes et leurs sympathisants se massent au Champ-de-Mars à Montréal, à Queen’s Park à Toronto, à Stanley Park à Vancouver et aux places du marché de plusieurs villes de l’Ouest. L’Association nationale des sans-travail du Canada, organisée par le Parti en 1930, réclame, outre l’assurance-chômage, la journée de sept heures sans réduction de salaire; des vêtements d’hiver et du chauffage pour les familles de chômeurs; pour leurs enfants du lait gratuit; l’interdiction d’éviction des locataires qui ne peuvent payer leur loyer; l’interdiction des coupures d’électricité, de gaz, de chauffage et d’eau et le rétablissement immédiat des services déjà interrompus; le transport en tramway gratuit pour les chômeurs et leurs dépendants; enfin, la liberté d’assemblée et d’organisation des chômeurs et l’abrogation de l’article 98 du Code criminel dont on se servait pour arrêter les communistes.25 L’IC surveille de près l’organisation de cette importante campagne: les slogans, les objectifs, le leadership. Campagne qui fait partie d’un vaste mouvement puisqu’à New York et Berlin se répètent, sur une plus grande échelle, les mêmes protestations accompagnées des mêmes répressions. Ce Jeudi rouge de 1930, les manifestants refoulés et battus par la police un peu partout au Canada peuvent se consoler en pensant aux 20 000 new-yorkais confrontés à la police à cheval, aux 600 arrestations en Europe, aux 200 blessés et au camarade tué en Allemagne.26 Des événements tragiques qui rappèlent à plusieurs l’atmosphère répressive de leur pays d’origine.

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      L’année suivante, le 25 février, on assiste à la répétition des manifs inspirées par la Crise, en ciblant cette fois plus particulièrement l’assurance-chômage non-contributoire. Dans les villes canadiennes, les pieds dans la neige, on porte à bout de bras des affiches et des banderoles réclamant des mesures sociales.

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      Il ne s’agit ici que de quelques exemples d’événements organisés par les communistes pendant l’entre-deux-guerres. Chaque fois la répression est intense, surtout à partir de 1930, et les déportations d’immigrants appréhendés lors de manifestations ou sur les lignes de piquetage atteignent alors des sommets. Même dans l’illégalité, les communistes continuent néanmoins à célébrer des anniversaires et à tenir des manifestations publiques qui conduisent régulièrement à des affrontements avec les forces de l’ordre. Comme à presque toutes les assemblées communistes, la répression vient non pas décourager mais plutôt consolider le sentiment de solidarité avec les camarades attaqués par la police.

19

      Réprimés, les militants et les militantes ne se sentiront jamais seuls. Partageant le même sort que leurs camarades dans tous les pays capitalistes, les victimes de la répression comptent sur une organisation internationale, le Secours Rouge international (la MOPR), pour les défendre.27 La lutte pour la défense des prisonniers de classe s’inscrit dans un grand ensemble international et, à partir de 1923, en mars les communistes célèbrent partout la Journée internationale du Secours Rouge.28

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      Au Canada, la grève des mineurs de Drumheller, en Alberta en 1925, donne le coup d’envoi à la Ligue pour la Défense ouvrière (LDO). Elle établit des secrétariats à Toronto et à Montréal, puis dans plusieurs villes de Halifax à Vancouver.29 Lors d’arrestations, elle fournit des avocats et monte des mouvements de protestation. Ses publications et ses réunions alimentent le sentiment de solidarité dans la répression.

21

      Les membres du Parti nés à l’étranger qui ne sont pas encore naturalisés risquent l’expulsion vers leur pays d’origine. La Ligue de la Défense ouvrière, qui informe le public sur le sort des prisonniers dans différents pays, rend les immigrants canadiens très conscients du sort qui attend les personnes refoulés vers l’Europe centrale. Dans les circonstances, on s’explique que la LDO attire surtout les travailleurs venus d’ailleurs: en 1930, 80% des membres sont nés à l’étranger. Une police zélée les tient à l’oeil. Des 124 délégués inscrits à une session d’urgence en avril 1930, 24 avaient déjà été arrêtés, dont dix qui avait été reconnus coupables et avaient purgé leur peine.30 L’internationalisme qui caractérise le mouvement communiste prend une dimension concrète et immédiate quand la presse du Parti rapporte régulièrement les persécutions de la gauche communiste, la ´Terreur blancheª qui s’exerce en Europe et en Asie, en Pologne, en Inde ou en Chine.31 Ainsi se forge un sentiment d’appartenance à une communauté qui ne connaît pas de frontières, unie par la même expérience de son oppression. Comme l’écrit Choitali Chatterjee, en s’inspirant de Clifford Geertz: ´puisque la participation à des rituels festifs crée chez les participants un sentiment d’appartenance à une nouvelle communauté imaginée, les révolutionnaires utilisent les rituels à la fois pour promouvoir l’intégration sociale et pour fournir une affirmation publique des croyances qu’ils veulent inculquer.ª32 Considérés dans une optique pragmatiste, les mêmes rituels ne servent pas entièrement les mêmes buts. En URSS, la commémoration de la Révolution d’octobre ou de la mort de Lénine appartient à l’édification des mythes fondateurs de la Révolution. Au Canada, dans un contexte répressif où la révolution demeure à l’état de projet pour un nombre restreint d’individus, ces mêmes événements fournissent un modèle, transmettent la vision d’un monde inspiré par une idéologie égalitaire, renforcent chez les militants et les militantes la conviction que la chute du capitalisme et la transformation des valeurs demeurent possibles. De plus, les célébrations sont des occasions d’encourager le recrutement, de renforcer l’enthousiasme des adhérents et d’affirmer leur soutien à l’URSS.

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      Les anniversaires, les fêtes et les manifestations communistes observés au Canada et au Québec se déroulaient simultanément partout où le Parti communiste avait des assises, dans un internationalisme qui témoignait d’une conscience de la condition commune du prolétariat de tous les pays. Les observations rituelles ne facilitent pas seulement l’assimilation dans le mouvement communiste; ils favorisent aussi l’intégration dans la politique canadienne de nombreux immigrants. Pendant l’entre-deux-guerres, ceux-ci occupent une place proéminente dans les manifestations, dans les réunions et sur les podiums. Nouvellement arrivés, ils se rencontrent à l’occasion des fêtes du Parti où ils montent des spectacles de chants et de danses ethniques et conversent dans leur langue. Par le biais de pratiques culturelles lors des réunions conviviales ou des manifestations de rues se complète la transformation communiste des nouvelles recrues et se vit l’intégration des immigrants de la classe ouvrière. Une intégration politique qui, opposée au capitalisme canadien, les implique directement dans la politique nationale.

23

      D’autre part, le lien entre les préoccupations internationales et les questions canadiennes constitue un constant rappel de la dimension internationale des luttes ouvrières. Ainsi, si la dépression économique est un phénomène qui traverse le monde occidental et si on s’adresse à l’État pour assumer plus de responsabilités sociales, l’État qu’on interpelle le 1er Mai ou le 8 mars pour assurer l’assurance-chômage, créer des garderies, construire des logements sociaux et imposer des salaires égaux, c’est l’État canadien. La participation à des célébrations à caractère international devient, paradoxalement, un mécanisme de ´canadianisationª pour des immigrants partagés entre une double identité nationale et communiste.

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Notes


 

1 Si le mot culture est pris dans le sens de production artistique, il existait un art prolétarien avec ses artistes peintres et ses dramaturges. Toby Gordon Ryan, Stage Left: Canadian Workers Theatre 1929-1940 (Toronto 1981); James Doyle, "Red Letters: Notes Toward a Literary History of Canadian Communism," Essays in Canadian Writing, 55 (Spring 1995), 22-39; Doug Parker, "The Role and Representation of Women in the Cultural Left in Canada during the Depression," MA Thesis, McGill University, 1994.

 

2Robert Shaffer, "Women and the Communist Party, USA, 1930-1940," Socialist Review, 45 (Mai-juin 1979), 73-117; Van Gosse, ´ ‘To Organize in Every Neighborhood, in Every Home’: The Gender Politics of American Communists between the Wars, ª Radical History Review, 50 (1991), 109-141; Michael Brown, dir., New Studies in the Politics and Culture of US Communism (New York 1993). Pour une approche plus philosophique, voir Charles W. Mills, ´ The Moral Epistemology of Stalinism, ª Politics and Society, 12, 1 (mars 1994), 31-60. Brigitte Studer, ´ ‘La Femme nouvelle’, ª dans Le siècle des communistes, Michel Dreyfus et al, dir., Paris, 2000, 377-87.

 

3Bruno Groppo, ´La figure de l’immigré politiqueª dans Le Siècle des communistes (Paris 2000), 425-439.

 

4Pour une discussion des rituels et des fêtes comme pratiques culturelles révolutionnaires, voir Choitali Chatterjee, Celebrating Women: International Women’s Day in Russia and the Soviet Union, 1909-1939, PhD Dissertation, Indiana University, 1995, 4-7; Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures (New York 1973).

 

5À Montréal, les manifestations du 1er Mai avec fanfares, bannières et drapeaux rouges, avaient lieu chaque année depuis 1906 sous les auspices du parti social-démocratique et du parti socialiste. Claude Larivière, Albert Saint-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947) (Montréal 1979), 73.

 

6David Frank, J.B. McLaughlan (Toronto 1999), 284.

 

7Larivière, 120.

 

8Inauguré par le Conseil central des métiers et du travail de New York en 1882, la Fête du Travail est importée au Canada par le syndicat international des cigariers en 1886 et consacrée par le Parlement canadien en 1894. Jacques Rouillard, Histoire du syndicalisme québécois (Montréal 1989), 58.

 

9Frank, 281.

 

10Le Parti avait été créé dans l’illégalité, une loi contre les organisations illégales ayant été votée à la fin de la grève de Winnipeg en 1919. Il devient légal en 1924.

 

11Archives nationales du Québec, Fonds du Ministère de la Justice, Procureur-Général de la Province de Québec, E17 boite 1960-011-036/692, 406-34, dossier 15-34, Maurice Lalonde à Charles Lanctôt C.R., 2 mai 1934.

 

12L’Ouvrier canadien, juin 1930, 2.

 

13Archives nationales du Canada, Service canadien des renseignements et de sécurité, Gendarmerie royale du Canada (GRC), RG 146, Parti communiste du Canada Rouyn, lettres du Conseil de ville à la GRC, 122.

 

14Peter Hunter, Which Side Are You On Boys.... (Toronto 1988), 14-16. Pour une liste des interventions de la Gendarmerie royale du Canada à l’occasion des célébrations du 1er Mai, voir Gregory Kealey and Reg Whitaker, eds., R.C.M.P. Security Bulletins, 1919-1945, 5 volumes (St-John’s, NF 1993).

 

15Gregory Kealey and Reg Whitaker, eds., R.C.M.P. Security Bulletins: The Depression Years, Part II, 1935 (St-John’s, NF 1995), 268.

 

16La Journée des Femmes à été adoptée aux États-Unis, en 1908, par les travailleuses du vêtement, puis sur la présentation de Luise Zietz et de Klara Zetkin, au Congrès international des femmes socialistes à Copenhagen en 1910. Le 8 mars 1917 (le 23 février dans l’ancien calendrier russe), des femmes descendent dans les rues de Petrograd: c’est le début de la Révolution. En 1922, le Komintern déclare le 8 mars Journée internationale des Femmes. Temma Kaplan, "On the Socialist Origins of International Women’s Day," Feminist Studies, 11 (1985), 163-171; Chatterjee, chapitre 3.

 

17Chatterjee rappelle que dès son origine, la Journée internationale des Femmes n’était pas une fête mais plutôt une journée d’organisation et de propagande sur le thème de la libération des femmes, 25. Pour le Canada, les rapports de l’IC et le Comité Central se sont plaints de la faible conscientisation des femmes. Andrée Lévesque, Scènes de la vie en rouge: l’époque de Jeanne Corbin, 1906-1944 (Montreal 1999), 182.

 

18Woman Worker, February 1928, in Margaret Hobbs and Joan Sangster, eds., The Woman Worker 1926-1929 (St-John’s, NF 1999), 257-258.

 

19The Worker, 28 February 1931.

 

20Editorial, "International Women’s Day: Draw the Working Class Women into the Struggle," The Worker, 28 February 1931.

 

21Archives nationales du Canada (ci-après ANC), Fonds de l’Internationale communiste (ci-après FIC), MG 10 K3, K-281, Lettre de Moscou au Comité central du Parti communiste du Canada (PCC), avec copie à la section féminine du PCC, 21 janvier 1931.

 

22Woman Worker, April 1929, Hobbs and Sangster, 266-267.

 

23The Worker, 25 January 1930.

 

24ANC, FIC, MG 30 K3, bob. 12, K-280, dossier 114, 1930, "Directives to Communist Party of Canada for August First Campaign."; Lévesque, 108.

 

25Lévesque, 96.

 

26Lévesque, Virage à gauche interdit (Montréal 1984), 9; La Presse, 6 et 7 mars 1930; The Montreal Star, 6 and 7 March 1930; The New York Times, 7 March 1930; The Worker, 15 March 1930.

 

27La MOPR est fondée à Moscou en décembre 1922 pour venir en aide aux communistes incarcérés dans les ´prisons capitalistes.ª Son bureau se trouve à Berlin et elle compte 9 millions de membres répartis dans 49 pays, dont 5,5 millions en URSS. Archives publiques de l’Ontario (ci-après APO), Fonds du Procureur-Général (ci-après PGO), Parti Communiste du Canada (ci-après PCC), RG 64-32, boîte 11, env., 24, 11C 2793-2829, "Minutes and Reports and Resolutions of the First Plenum of the Canadian Labour Defense League."  

 

28On avait choisi la date du 18 mars qui, dix jours seulement après la célébration de la Journée internationale des Femmes, devait parfois causer des problèmes organisationnels. Certaines années, on a ainsi demandé aux femmes d’inclure dans leur slogans ceux de la LDO.

 

29ANC, FIC, MG 10 K3, "Minutes of the Convention of the Canadian Labour Defence League (CLDL), 1927." Doc. #39.

 

30APO, PGO, PCC, 11C 2802, Réunion du Plénum, 11-12 juillet 1931.  

 

31APO, PGO, PCC, 11C 2866, "Resolution of Greetings to the Class War Prisonners of the World", 11-12 July 1931; AO, PGO, PCC, 11C 2793-2829, 7.

 

32"Since participation in festive rituals also creates among the participants a sense of belonging in a new imagined community, revolutionaries use rituals both to promote social integregation and to provide public affirmation for the beliefs they wish to inculcate." Chatterjee, 6.

 


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