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PRESENTATION /
PRÉSENTATION
Sur les notions de travail et de citoyenneté à lheure de la précarité
Jacques Hamel
LE TRAVAIL FUT jusquà tout récemment la notion délection de la philosophie et de la sociologie. Sous leurs auspices, il fut et est encore à bien des égards le pivot de leurs entreprises respectives: celle dabord de donner un sens et un statut à lexpérience humaine, pour la philosophie; celle ensuite, pour la sociologie, visant à définir théoriquement le lien en vertu duquel le travail attache quiconque à la collectivité dans la vie en société.
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Le terme travail désigne dans cette ligne de pensée lexpérience de lespèce humaine face à la nature en vue den détacher les éléments nécessaires à sa survie biologique par une action destinée à en modifier la forme et létat. Il constitue lexpérience en vertu de laquelle lespèce humaine imprime sa marque sur la nature et, par son intermédiaire, sur son environnement étendu au cosmos. Le travail, de par son accomplissement, se révèle ainsi lexpérience la plus largement partagée et génère une action qui conduit à distinguer lespèce humaine de la nature à laquelle elle appartient néanmoins. Le travail est, en dautres mots, le fer de lance de lexpérience humaine. Il en constitue lessence même.
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Ainsi le travail est le principe
qui lie tout un chacun aux autres et qui, de ce fait, donne corps
à ce qui est désigné par collectivité
ou société. En effet, de par son exercice, le travail
représente le trait dunion par lequel les individus
font bloc sous forme dassociation; celle-ci, quelle quen
soit la nature, génère des droits et des privilèges
propres à donner voix à celui qui les détient.
Sans les créer de son propre chef, le travail, à
cause de lassociation que requiert sa réalisation,
en est en quelque sorte le point de départ. Le droit dêtre
citoyen, dappartenir à la communauté, est
à bien des égards le corollaire du travail, comme
le rappelle la philosophie politique moderne. Le travail se révèle
dans cette veine une source de sécurité ontologique
conçue par Anthony Giddens comme «la confiance des
êtres humains dans la continuité de leur propre identité
et dans la constance des environnements dactions sociaux
et matériels».
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Il est ainsi symbole de clef de voûte en philosophie
et en sociologie.
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En ces deux domaines, la notion que désigne ce mot a évolué. Le travail vit sa définition se nuancer quand il en est venu à se concevoir, sinon à se réduire à laction productive rétribuée par un salaire, produite en un lieu qui lui est consacré et défilant selon un rythme régulier et dégale intensité. Il revêtait cette forme pour la plupart des individus qui lexerçait, mais non pour la totalité. Les revendications et études féministes ont rappelé à juste titre que les activités domestiques recèlent une valeur productive à nulle autre pareille, même non rémunérée. Elles peuvent être qualifiées de travail sans donner droit à une rétribution, tout au moins sous forme de salaire.
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Sil est action productive, le travail ne génère pas que des produits, des biens matériels, mais également des prestations et des services qui ne revêtent pas cette forme. Les métamorphoses du travail salarié, sa forme délection en société moderne, nuancent différemment la conception que lon en a. En effet, laction qui porte ce nom quitte désormais lusine, le bureau et le magasin pour pénétrer jusque dans le domicile. Elle ne se déroule plus sur un rythme préétabli et constant, du lundi au vendredi, durant un laps de temps de huit heures. Le travail ne procure plus aux individus un emploi permanent, mais au contraire peut prendre la forme du travail sur contrat, dune durée déterminée, sur appel. Il est dévolu aux intéressés en fonction des aléas du marché économique dorénavant distribué à léchelle de la planète. La sécurité ontologique que le travail procurait naguère sévanouit à lhorizon.
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Les avatars du marché du
travail et léclatement de sa forme délection
mettent plus que jamais en échec la notion de travail.
Sa révision, voire son abandon, est actuellement à
lordre du jour, au point que maints ouvrages à succès
proclament la «fin du travail»,
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une «valeur en voie de disparition».
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À les en croire, les sociétés modernes
nont plus le travail pour moteur tant déclinent sans
cesse lactivité productive quil désigne
et la valeur quon lui concède. Au point dailleurs
quen ce sens le travail ne procure plus à lui seul
le droit de cité qui lui était dévolu, tout
au moins sur le plan théorique. En effet, il ne parvient
plus à intégrer les individus à la société,
ni à leur donner voix au sein de la communauté en
qualité de travailleurs. Le droit de cité, cest-à-dire
dêtre membre à part entière dune
communauté, ne peut émaner ni découler du
«droit au travail». Il doit être conçu
dans une optique plus large que celle de la seule participation
à laction productive.
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La notion de citoyenneté fait actuellement florès à cette fin. Elle serait censée remédier à certains vices de la notion de travail suivant lesquels la société, à linstar de lindividu, est conçue sous légide de laction productive, sinon de nature économique. La citoyenneté nest toutefois pas une simple notion. Elle simpose simultanément sur le terrain des sociétés modernes voire postmodernes pour donner à quiconque un droit de cité en vertu duquel est reconnu le droit à la différence. La privation de travail régulier nenlève ou ne doit pas enlever de droit à qui en est lobjet. Le droit de se trouver régulièrement en chômage est désormais reconnu. Linexistence de la sécurité du travail constitue pour les contractuels, les surnuméraires et les travailleurs précaires, une différence en passe dêtre officiellement reconnue.
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La citoyenneté se révélerait donc la pierre dangle des sociétés comme lavait été précédemment le travail. Elle vient de ce fait desserrer lemprise de lactivité productive sur les sociétés et les individus pour les concevoir, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique, en des termes autres quéconomiques.
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La suite de cet article vise à
nuancer, sinon à contester cette position tout en reprenant
à nouveaux frais la notion de travail en comparaison de
la crise de lactivité productive dans les sociétés
modernes.
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La notion de travail en philosophie et en sociologie: un bref rappel
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Il nest nullement question ici détablir le
fil généalogique de la notion de travail. Il suffit
de rappeler que la philsophie du 19e siècle ne tarde pas
à concevoir laction humaine quelle désigne
comme une catégorie anthropologique
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tant elle apparaît demblée comme une
sorte dinvariant de la nature humaine. Le travail, laction
quil génère, apparaît comme la médiation
en vertu de laquelle lespèce humaine rompt son attache
avec la nature et les contraintes quelle impose pour expérimenter
librement et délibérément sa propre nature.
Le travail se révèle ainsi, tout comme le langage
du reste, une catégorie anthropologique générale
sans laquelle ne peuvent être compris ni lévolution
humaine ni le développement des sociétés.
Il en est la clef de voûte. La philosophie, de Hegel à
Marx, se fera gloire de le démontrer abondamment. Lacte
par lequel tout être humain imprime sur toute chose la marque
de son humanité, à linstar de la procréation,
est conçu par Marx comme travail. Il ne se fera pas faute
de dire du travail quil est, «indépendamment
de toutes les formes de société, la condition indispensable
de lexistence de lhomme, une nécessité
éternelle, pour le médiateur des échanges
organiques entre la nature et lhomme».
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Sans être dallégeance
marxiste, la philosophie contemporaine fera écho à
cette définition en affirmant que le «travail arrache
lhomme à lextériorité, il pénètre
dhumanité la nature. ... Lacte ontologique
du travail ne peut seffectuer quen transcendant les
bornes de lenvironnement animal vers la totalité
du monde humain: le travail est lacte ontologique constituant
du monde... ».
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Le travail est action immanente et ce statut adopte la
couleur de la nature humaine.
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Le travail requiert de chacun quil se lie aux autres afin de le réaliser et dainsi répondre aux besoins de produire les biens nécessaires à leur existence. Ces besoins réciproques forment de ce fait la base dun ordre social immanent. Sous leur aiguillon naît lobligation de se réunir, de sorte que toute association dindividus acquiert son relief par le travail. Ce dernier donne corps dès lors à la pensée individuelle tant son exercice revendique les idées quelle peut formuler et lui donne leur raison dêtre: ces besoins fondamentaux. Le travail préside ainsi à la formation de la pensée, à commencer par lidée de sassocier pour le réaliser et en conséquence donne naissance à la collectivité, à la communauté, à la société pour tout dire. Le travail constitue donc de la sorte la cheville ouvrière de la mécanique sociale qui lie lindividu à la société.
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En philosophie, le travail se révèle à bien des égards le fil dAriane de laction de lespèce humaine sur la nature, plus largement sur son environnement. Cest par son intermédiaire que se détermine en réalité lexpérience quelle en a à léchelle de lindividu, de sa pensée et de la communauté à laquelle il se rattache. Si bien quil devient impossible de distinguer dans lorbite philosophique le travail de lexpérience quaccomplit toute lhumanité dans lhistoire des sociétés. La philosophie vient de la sorte enfermer lexpérience humaine dans laction productive qui se déploie au fil de lhistoire sociale, aboutissant aux sociétés modernes fondées, en apparence du moins, sur le travail.
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La sociologie nest pas en reste à cet égard. En effet, le travail devient rapidement le vecteur des sociétés, de toutes sociétés, humaines autant quanimales.7 Il est vu comme action vitale et levier principal de leur survie et de leur reproduction. La vie sociale le tient pour centre de gravité et cest dans son rayon quelle sélabore. Lentreprise moderne se conçoit dans cette perspective comme un haut lieu de socialisation. Sous son toit, le travail appelle doffice lutilisation en commun de moyens et de ressources et la coordination dopérations conduites simultanément ou successivement. La hiérarchie quil suscite ainsi que la propriété quil permet dacquérir trouvent leur légitimité sous forme de droits et de devoirs qui débordent largement lespace où se réalise le travail. Propriété et hiérarchie forment un ordre social qui répercute les droits et devoirs liés au travail à léchelle de toute la société. Le travail régit de ce fait la vie commune, porteuse de valeurs communautaires qui marquent de leur sceau les membres de toute société en leur qualité de citoyen, de participant à une association collective dont la nation a constitué pendant longtemps la figure par excellence.
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Le travail, en sociologie, se conçoit donc comme laction en vertu de laquelle se tissent les principaux liens entre individus, cest-à-dire linteraction sociale qui les dote dun statut, de devoirs et de droits, non seulement à titre de travailleur, mais également comme partie de lensemble qui donne sa raison dêtre à une association de nature politique comme la communauté ou la nation.
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La sociologie fait ses armes dans cette foulée. Elle jette un pont entre travail salarié et société, les liant lun à lautre inexorablement. La sociologie du travail contribuera à bien des égards à réduire la société à une manière de conflit entre ouvriers et patrons en faisant de ces derniers et du mouvement ouvrier, en particulier les syndicats, les acteurs principaux de la vie sociale. La théorie des mouvements sociaux dAlain Touraine8 exprime mieux que toute autre cette tendance. En effet, inspirée par les luttes ouvrières et syndicales, la figure du mouvement social se modèle à leur image, à peine modifiée, dans la mesure où la société est considérée comme une arène où deux acteurs saffrontent à visage découvert pour contrôler ses ressources et gérer les tendances éthiques et culturelles qui influent sur son développement historique.
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La société, tout comme le mouvement social à sa base, se reconnaît de fait à la lumière de cette théorie sous les couleurs du conflit quengendre le travail. Son auteur, certes, nuance cette figure du mouvement social au fil de lémergence des luttes menées ouvertement par les étudiants, les femmes, les écologistes et autres partisans de la démocratie et du débat politique. Il nen reste pas moins que cette théorie, de par sa définition du mouvement social, se base sur le travail pour concevoir la société, les luttes sociales qui lui donnent forme. La crise du travail salarié contraint toutefois Alain Touraine à lui donner un tout autre relief dans ses derniers ouvrages.9
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La théorie sociologique
semble sinfléchir dans le même sens comme en
témoigne labandon du travail en tant que figure de
proue de la société. Clauss Offe ne se prive pas
décrire en ce sens quil «nest guère
vraisemblable que le travail, la production et les revenus puissent
jouer un rôle central comme éléments normatifs
dune manière de conduire sa vie et dune intégration
sociale de la personnalité. Il nest pas non plus
très vraisemblable que lon puisse les revendiquer
et les réactiver politiquement comme normes de référence».
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Jürgen Habermas, à
cet égard, annonce dans son discours philosophique de la
modernité «la fin, historiquement prévisible,
de la société fondée sur le travail».
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Lui, plus que tout autre auteur, sévertue
depuis des lustres à distinguer du travail en tant
quaction instrumentale linteraction médiatisée
par le langage des normes et valeurs qui orientent vers la réciprocité,
cest-à-dire des attentes de comportements complémentaires
garants de devoirs et de droits. En bref, le travail désigne
chez lui «une activité rationnelle par rapport à
une fin, une activité instrumentale qui obéit à
des règles techniques qui se fondent sur un savoir empirique».
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Linteraction, pour sa part, est «médiatisée
par des symboles. Elle se conforme à des normes en vigueur
de façon obligatoire, qui définissent des attentes
de comportements réciproques et doivent être nécessairement
comprises par deux sujets agissants au moins».
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Loeuvre de Habermas, remarquable
à bien des égards, semploie à démontrer
combien la généralisation du travail et de la rationalité
instrumentale en viennent à coloniser lexpression
est de lui , sinon à exclure de lorbite du
travail toutes communications interactives, de sorte que, selon
toute vraisemblance, le travail et linteraction se démarquent
sur le terrain même des sociétés modernes.
La distinction habermasienne suggère en ce sens que le
travail, de par ses règles techniques, est en passe dévacuer
linteraction sociale de son giron pour apparaître
en réalité comme deux sphères opposées
lune à lautre. Son auteur affirme en effet
que «les marchés des biens, des capitaux et du travail
obéissent à une logique propre qui est indépendante
des intentions des sujets. ... Lintégration par le
travail entre en concurrence avec lintégration sociale
qui sopère au travers de valeurs, de normes et de
lintercompréhension et qui est médiatisée
au travers la conscience des acteurs».
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Les sociétés sont actuellement témoins dune sorte de jeu de bascule entre travail et interaction. Le travail devient le haut lieu de la rationalité instrumentale préconisée par lentreprise et la technocratie bureaucratique de lÉtat. Sous leurs auspices, les affaires se gèrent comme des choses en fonction de règles techniques que représentent idéalement les lois de léconomie mondiale. Le travail se déleste des qualités de la communication et, ce faisant, annule les droits et devoirs que lui rattachaient linteraction médiatisée par des symboles.
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Toutefois, le travail na désormais dattrait que pour une fraction de la population de plus en plus réduite des sociétés modernes. Le développement des moyens techniques contribue dailleurs à cette réduction, tout en faisant éclater la forme délection du travail. La micro-informatique et Internet, par exemple, font droit au travail en dehors des lieux qui lui étaient jadis réservés et selon un horaire et un calendrier variables. Le travail souvre à différentes sortes de formes précaires, dévolues à des secteurs importants de la population: les femmes, artisanes du retour du travail à domicile, et les jeunes livrés sans vergogne à ses formes précaires qui contribuent à les isoler. En pareilles conditions, le travail perd son office de médium de communication et dintégration sociale eu égard aux valeurs, aux normes et à lintercompréhension médiatisée par des symboles communément partagés. Il acquiert ainsi laspect dune action purement instrumentale qui force ses participants à renouer le dialogue en dehors de son orbite dans des activités communicationnelles sans entraves. La communication sassume parallèlement au travail, de sorte que lintégration sociale par son office ne seffectue plus harmonieusement.
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Les jeunes, en particulier, aiguillés dans cette voie, participent en foule au travail précaire dont les McJobs sont limage par excellence, sans lui attribuer une quelconque valeur communicationnelle. Linteraction se réalise dans dautres cadres et en fonction dautres motifs que lutilité produite par des moyens pour atteindre une fin. La famille, le bénévolat, laction communautaire, les loisirs et les passe-temps sont les tribunes où règnent et sexpriment librement les normes et valeurs propres à linteraction et à léthique de la communication qui la gouverne. Les jeunes, au premier chef, tendent à infléchir le travail vers une activité instrumentale subordonnée à linteraction en foi de laquelle leur intégration dans la société obéit à des valeurs dont les racines et le terrain dexercice débordent des limites du travail.
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La philosophie fait ses choux gras
de cette tendance sociale dont les jeunes seraient en majorité
responsables. André Gorz
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, entre autres, y décèle une métamorphose
radicale du travail baignée par une éthique qui
permet à linteraction de retrouver ses droits. Cest
dans cette optique quil fait état des enquêtes
sociologiques les plus percutantes sur les jeunes et le travail.
En effet, preuves à lappui, la génération
X fait montre de valeurs au nom desquelles
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la perspective dune carrière dans un emploi à plein temps répugne à beaucoup. Ils prévoient et préemptent tout à la fois la précarité de lemploi. ... Ils recherchent un travail varié, porteur dun projet qui élargira leur compétence et leur professionnalité. Refusant de sengager à plein temps et à long terme envers une firme, la génération X ne se définit plus par rapport à lemploi.
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En effet, «ses membres ont un projet personnel qui compte
davantage que les buts de lorganisation pour laquelle ils
travaillent; et ils sont motivés par le souci de la valeur
éthique ou de lutilité sociale plutôt
que par léthique du travail». Dans cette mesure,
les jeunes
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tiennent à leur autonomie, citent
une plus grande liberté dans lorganisation de leur
temps» comme lune des trois priorités les plus
importantes après largent et la possibilité
de déployer leurs facultés intellectuelles
et ils souhaitent un meilleur équilibre entre le travail
et dautres centres dintérêt au
nombre desquels les violons dIngres, les activités
de loisirs et le temps consacré à leur famille.
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Sur cette lancée, les jeunes ´sont de plus en plus
prompts à mettre en question les buts et lutilité
du travail ainsi quune société fondée
sur le travail et cela au nom de leur capacités, intérêts,
valeurs et désirs dindividus qui ont une vie en dehors
de leur travail et souvent même se sentent en opposition
avec lui».
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Le travail, à défaut
denglober dans son orbite les capacités et les valeurs
individuelles, en tendant à les coloniser sous le rapport
moyen-fin propre à la technique dans son aspect véritablement
instrumental, perd sa fonction dintégration sociale
comme en témoigne la situation des jeunes qui font les
frais de la précarité. Le travail, tout comme la
notion du même nom, perdent sur les plans pratique et théorique
leur caractère de pierre angulaire de la société
et de la théorie sociologique qui a pour but den
rendre raison.
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La fin véritable du travail?
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Force est de constater le parallèle frappant qui existe entre les mutations du travail et celles de la notion au moyen de laquelle il est envisagé dans lorbite de la théorie. Le concept de travail semble être la caisse de résonance des métamorphoses de laction productive quil désigne. Ses transformations sont nombreuses sur le plan pratique. Le travail dans sa forme délection, celle qui est née de la révolution industrielle, est en voie de disparition. Il ne procède plus au rythme régulier et dintensité égale de huit heures par jour, cinq jours par semaine. Les semaines de 60 à 80 heures sont monnaie courante pour qui travaille sous contrat ou à la pige. Les emplois à temps partiel se développent rapidement et sont le lot dune partie grandissante de la population, les jeunes en particulier. Le travail déserte par ailleurs les entreprises, les bureaux et les magasins pour le domicile, principalement en raison de limplantation de techniques modernes de communication: lordinateur personnel, Internet, le télécopieur.
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Les emplois à temps partiel ou temporaires, les horaires variables, les contrats de durée limitée foisonnent. Aux États-Unis, par exemple, les deux tiers de la population active, soit 75 millions de personnes, travaillent plus de la moitié de leur temps hors des heures régulières. La flexibilité dans le travail devient une règle. Il est tout aussi vrai quen parallèle de la précarité, le chômage saccroît sans cesse, bien au-delà des chiffres officiels comme le reconnaissent volontiers les statisticiens de la Communauté européenne. En France, notamment, la proportion des personnes aptes à travailler mais qui sont acculées au chômage représenterait le quart, sinon le tiers de la population active en dépit des chiffres officiels déjà recensés. Certes, bon nombre de chômeurs déclarés ou non travaillent au noir et, de ce fait, font mentir ces données alarmantes. Il reste quils ne détiennent pas un travail ou un emploi en bonne et due forme et font croître le phénomène de la précarité de façon occulte. La population qui en est frappée est évaluée, en France seulement, à douze ou treize millions de personnes. Selon toute vraisemblance, des proportions comparables existent aux États-Unis et en Grande-Bretagne.
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Ce tableau peu reluisant du chômage
et de la précarité incite-t-il à décréter
la «fin du travail» et à déclarer ce
dernier inutile? Le «travail pour tous» nest-il
que leurre ou illusion comme laffirment de manière
péremptoire nombre dauteurs parmi lesquels André
Gorz? Certes le travail salarié, forme délection
du travail, est en net recul. Il demeure que le travail continue
dexister bien quil ait changé de forme. Non
seulement persiste-t-il, mais les heures de travail ne cessent
daugmenter par le fait que les boulots saccumulent
en parallèle, faute dun emploi régulier. Les
contrats de durée limitée accroissent également
la somme de travail. La quête incessante de nouveaux contrats
doit être comptée comme du travail tant la concurrence
en ce domaine est forte et requiert de lénergie et
du temps. Le travail suscite de lintérêt chez
des individus qui navaient pas coutume den avoir,
les étudiants par exemple, dont les études sont
menées de front avec un emploi à temps partiel,
voire même à plein temps. Les jeunes peuvent certes
jeter leur dévolu sur les loisirs et les concevoir comme
activités de prédilection, mais en entrant dans
la vie adulte, marquée au coin de responsabilités
économiques, les loisirs sont vite supplantés par
le travail, tout au moins en termes de temps.
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La valeur attribuée au travail
ne diminue pas, y compris sondages à lappui
chez les personnes qui, pour diverses raisons, en sont
dépourvues et se voient acculées au chômage.
Lattachement pour lentreprise perd certes de son prix
tout comme du reste la perception du travail comme source de communication
et de satisfaction personnelle. Si la précarité
le vide de sa capacité à établir des liens
et de certains de ses attributs comme lapplication,
lassiduité, etc. le travail conserve sa valeur
pour marquer lidentité individuelle, la jouissance
de certains droits et privilèges tout comme la sécurité
ontologique. En pareilles conditions, la notion de travail a sa
raison dêtre dans lorbite théorique pour
autant quelle soit redéfinie de manière à
prendre en considération les formes précaires qui,
sur le terrain des sociétés modernes, caractérisent
lexercice quon en fait.
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Travail et citoyenneté, vers de nouveaux
rapports normatifs
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Selon nous, le travail, aujourdhui comme hier, continue de lier lindividu à la société, à la communauté, mais, de par sa précarité, fait apparaître cette interaction sous une forme qui rend caduque sa capacité doctroyer des droits propices à la citoyenneté. En dautres termes, le travail moule des valeurs et des normes en vertu desquelles lintégration sociale, par son entremise, trouve son fait en excluant ou en rendant obsolète tout droit rattaché à la citoyenneté, le faisant apparaître au premier chef comme activité instrumentale. Chez les jeunes, principalement, quoique dans dautres secteurs de la population également, le travail revêt lapparence dune action de nature purement instrumentale, et celle-ci forme des symboles et des valeurs qui se substituent à ceux et celles qui généraient des droits, privilèges et statuts suffisamment ouverts et publics pour donner acte à la citoyenneté.
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Largent est sans doute le
«gage symbolique»
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par le moyen duquel sest opérée cette
substitution au détriment de la qualité sociale
dêtre citoyen doté de droits et privilèges.
Sous sa férule, ceux-ci ont été effacés
du travail au fur et à mesure quils ont été
redéfinis en fonction dune valeur de nature économique
ayant force de loi sur des marchés à léchelle
de la planète. Cette valeur sest formée au
nom de la productivité, de la compétitivité
et de la croissance maximale posées comme une fin dont
le travail et, surtout, lindividu qui laccomplit,
représentent les moyens de latteindre. Lessoufflement
de lÉtat-nation, son abandon de terrains daction
sociale au profit dinterventions économiques, la
«déterritorialisation» des grandes entreprises,
la mobilité du capital et de la main-duvre
et la «délocalisation» vers les pays où
se pratiquent les bas salaires ont insensiblement contribué
à effacer du travail le droit de cité pour le remplacer
par une «gestion rationnelle de linsécurité»
18
au moyen «de mécanismes en apparence naturels»
quimprègne largent. La citoyenneté,
subordonnée aux forces économiques, se résume
alors au simple droit de voter qui devient la cible desprits
cyniques.
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Lexpression flexploitation est mise de lavant pour rendre compte de la nature des valeurs et normes de flexibilité et dinévitabilité19 qui, sous le couvert de la médiation quexerce largent, sont le fer de lance de cette apparence. Pierre Bourdieu, dans lun de ses derniers écrits polémiques ponctués de traits au vitriol, soutient que le travail précaire non seulement raye la citoyenneté, ainsi que les droits quil confère, mais en outre annihile la force de se révolter en introduisant la concurrence dans les rangs des individus qui se résolvent à le pratiquer. Le travail se teinte de couleurs économiques qui constituent les valeurs en vertu desquelles il apparaît au premier chef comme action instrumentale.
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Selon nous, la révolte sétouffe
par le fait que les velléités en ce sens surgissent
en fonction des motifs et des calculs économiques auxquels
répond la précarité sous la médiation
de largent; dès lors, celui-ci donne au travail une
forme et une valeur instrumentales.
20
En dautres mots, la révolte sans voix démontre
que le travail génère de nos jours des valeurs et
des normes en fonction desquelles cest largent qui
se substitue aux droits et devoirs et, plus largement, à
la citoyenneté tant ceux-ci prennent corps par sa seule
entremise.
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Les jeunes, la citoyenneté et le travail
La sociologie à la croisée de deux hypothèses
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Le travail, tout comme la citoyenneté, sont donc aujourdhui compliqués à définir. Le travail ne correspond plus à laction rémunérée par un salaire à laquelle le confinait à des fins théoriques la notion sociologique du même nom. Sous des apparences contraires, il continue de lier lindividu à la communauté tout en traduisant cette interaction sous forme de valeurs et de normes qui contrecarrent leurs droits et privilèges en raison de largent.
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Une piste souvre dans cette
perspective. En sociologie, la précarité du travail
ne doit pas être strictement envisagée sous langle
de leffacement de sa forme délection: régulier,
protégé et source de sécurité. Le
néolibéralisme a certes contribué à
len dépouiller tant ces trois mots représentent
aujourdhui des entraves au travail. Sil sen
voit libéré, cest que de nouvelles normes
et valeurs donnent corps au travail et au moyen desquelles la
précarité trouve son droit, sinon sa raison dêtre.
Elles se révèlent dans les enquêtes sociologiques
sur le travail et les jeunes par lintermédiaire de
réflexions comme celles-ci:
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On ne risque pas de sencroûter quand on est toujours sur la corde raide et dans une situation précaire. Il ny a rien de pire, à mon avis, que la sécurité demploi, le syndicalisme jusquaux oreilles, qui vous met sur les rails jusquà la retraite. Au contraire, moi ça me stimule et je nen souffre absolument pas.21
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À tel enseigne, les études
sociologiques doivent demeurer ouvertes et attentives à
la «culture» des jeunes en regard du travail, en dautres
mots, aux normes et valeurs en fonction desquelles la précarité
trouve sa pertinence et son fait non seulement dans lexercice
du travail, mais également dans les droits qui en découlent
et qui confèrent aux jeunes le statut de citoyen. Elles
doivent les révéler au grand jour pour saisir au
vol la connaissance en vertu de laquelle les jeunes sexpliquent,
tout en leur donnant acte, la flexibilité et linévitabilité
du travail sur le plan pratique.
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Dans cette voie, deux hypothèses pointent en sociologie dans lintention de rendre compte de linsertion sociale des jeunes au vu des ratés du travail à cet égard. Elles proviennent des auteurs cités plus haut: André Gorz et Pierre Bourdieu.
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Selon le premier, les jeunes se détournent du travail salarié en toute connaissance de cause. Ils ne veulent plus centrer leur vie sur le travail à linstar de leurs deux parents, père et mère, les femmes ayant accédé en foule au marché du travail durant les 30 dernières années. Enfants, ils en ont fait les frais soit par labsence de leur deux parents, soit à cause de leur divorce. Le niveau de vie élevé dont ils ont joui na pu exister quà ce prix. Dorénavant le travail correspond pour eux à largent qui leur est nécessaire pour pourvoir à leurs besoins essentiels. Il saccomplit en marge dactivités parallèles sous les apparences de lautonomie, de la créativité et du dépassement sur dautres plans que monétaire.
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Les sondages le démontrent
éloquemment. Dans leur formulation la plus classique, à
la question «quelle est la priorité dans la vie?»,
le travail ou la profession ont bien moins dimportance
que a) davoir des amis, b) davoir assez de temps disponible,
c) dêtre en bonne forme physique, d) de passer du
temps en famille et e) davoir une vie sociale active incluant
laction communautaire et lengagement social. Seulement
7% des jeunes (de 13 à 25 ans) citent demblée
le travail comme «principal facteur pour réussir
sa vie». En revanche, ils sont prompts à sengager
dans les activités bénévoles, le travail
communautaire, bref à se vouer au service dautrui
sous légide de léconomie sociale, selon
lexpression consacrée.
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Le travail au sens large, sous-tendant les activités parallèles, est ainsi orienté vers le bien commun tout en gratifiant les jeunes qui lexercent de capacités créatrices et dautonomie qui prennent valeur à leurs yeux. Il se pare donc de qualités qui ne moulent pas doffice des valeurs individualistes. La citoyenneté des jeunes ne sétablit plus en fonction de ce quils font, mais de ce quils sont. Les jeunes se dotent de mérites qui se rattachent à leur personne sans pour autant réduire cette dernière à sa force productive.
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Ils attribuent ainsi à la
citoyenneté le lustre des qualités de leur personne,
accrues de celles de leur sexe (ou genre), de leur ethnie, de
leur orientation sexuelle, de leur religion, etc., toutes facettes
que désigne lexpression «multiculturalisme»
dans lorbite de la philosophie et de la sociologie politique.
Ces qualités donnent forme à léthique
de la responsabilité qui aujourdhui, chez les jeunes,
est en voie deffacer celle du travail. Elle gagne du terrain
sans que les jeunes laffichent sur la place publique, à
cors et à cris, dans des manifestations de masse. Elle
sinsinue en sourdine dans la société, en une
révolution muette qui donne à la citoyenneté
un nouveau visage. Les droits civiques se forment moins par des
luttes ouvertes, à visage découvert, quen
vertu dun changement de mentalité, souligne
Gorz lui-même.
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Pierre Bourdieu va ouvertement à lencontre de cette position, la passant au crible de sa charge à fond de train contre le néolibéralisme. À ses yeux, les jeunes, acculés à la précarité, ne mettent point en cause léthique du travail. Tout au contraire, elle simpose sous la forme de la violence symbolique chère à cet auteur. En effet, la rareté du travail salarié provoque une rivalité sans bornes entre jeunes. La concurrence dans le travail se double de la concurrence pour le travail, laquelle se révèle une lutte entre jeunes ruineuse pour la solidarité de leur génération, mais dont ils devraient sarmer sur le plan politique. Elle nourrit leur individualisme et les isole de toute volonté et action politiques pour conquérir le statut de citoyen apte à leur donner pleinement droit de cité.
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La précarité entre
ainsi en lice et prend la forme de la violence symbolique puisquelle
naît de la «fatalité économique»
ainsi que de la mondialisation des échanges et de linformation
qui réduisent la voix politique des jeunes au silence tout
en annulant leur droit de cité. La flexploitation
habile jeu de mots à propos de flexibilité et exploitation
prend ce visage dont la violence, selon Bourdieu, exprime
la volonté politique du capital et des États danéantir
les droits et privilèges de la citoyenneté des jeunes
en particulier, durement atteints par le chômage, la flexibilité
du travail et la libéralisation des marchés. Ces
droits et privilèges seront recouvrés par la voie
de la révolution, pour parodier la «révolution
sans voix» de Gorz lorsquil désigne le changement
de mentalité dont les jeunes seraient les principaux artisans.
La qualité de citoyen de plein droit, le fait de jouir
parfaitement de ce statut, sera acquis, au dire de Bourdieu, par
la lutte politique, les manifestations de rue et les débrayages
de masse. Seules de telles manuvres, en effet, seront capables
dinfléchir la flexploitation vers le travail doté
de qualités politiques, civiques, culturelles, etc., propres
à intégrer le travailleur à la société
et être en même temps source de sécurité
ontologique.
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En guise de conclusion
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La sociologie doit, tout compte fait, se mesurer à ces deux axes de recherche. Les enquêtes sur les jeunes, le travail et la citoyenneté viendront en vérifier la pertinence. Toutefois, pour lheure, elles ne doivent pas laisser croire que la citoyenneté est affaire politique ou affaire de culture, lune et lautre obnubilant la notion de travail en matière dintégration sociale.
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Sur le plan théorique, le
travail constitue la voie royale qui conduit à lanalyse
de linsertion dans la société, y compris celle
qui annule à bien des égards le droit de cité.
Si la fin du travail est proclamée énoncé
imprudent, car cest le travail salarié qui connaît
des ratés, il ne saurait en être ainsi en
sociologie. À ce point de vue, le travail conserve sa fonction
épistémologique capable déclairer linsertion
sociale et la citoyenneté par le fait quil est envisagé
comme médiation, la forme de celle-ci restant à
découvrir sur le terrain. Sans prétendre jouer sur
les mots, on peut affirmer pour conclure que définir le
travail se révèle dans cette perspective un travail
à la fois théorique et pratique.
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Résumé
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La généalogie de la notion de travail est dabord retracée dans cet article, tant dans lorbite de la philosophie, de lanthropologie et de la sociologie. Le travail y est certes conçu comme action productive, mais également comme fer de lance du droit de cité. La précarité du travail sur le plan pratique vient révéler les limites de cette conception.
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Allant contre la thèse de
la «fin du travail», lauteur argue que le travail
conserve sa fonction dintégration à la société,
mais sous une forme qui fait limpasse sur les droits des
personnes qui lexercent, bref sur leur citoyenneté.
Les jeunes représentent la tranche de la population concernée
au premier chef par cette forme dinsertion nommée
flexploitation.
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Notes
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1
Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité
(Paris 1994), 98.
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2
Jeremy Rifkin, La fin du travail (Paris 1996).
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3
Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition
(Paris 1995). Voir également Viviane Forrester, Lhorreur
économique (Paris 1996); Mathieu Bietlot, «À
lère du trépas du tripalium. Métamorphoses
sociales», Les Temps modernes, 600 (juillet-août
1998), 57-104.
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4
Il importe ici de ne pas confondre catégorie ayant valeur
anthropologique et catégorie de lanthropologie. Cette
discipline, on le sait, de par son objet détude,
les sociétés précapitalistes, invite à
jouer de prudence dans lusage du terme travail en soulignant
que «dans beaucoup de sociétés non marchandes
il nexiste pas de concept de «travail en général»
définissable comme une forme dactivité distincte
des autres manifestations de la pratique sociale» (Philippe
Descola, La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans lécologie
des Achuars (Paris 1986), 350-351). Lanthropologie se
fait un devoir de rappeler que le travail est doté de dimensions
symboliques et culturelles que trahit le vocabulaire nécessaire
à sa réalisation. En effet, son exécution
exige des notions, des pensées, des représentations
et des connaissances, elles-mêmes formulées et véhiculées
par le langage, véritable pivot de toute culture. Un exemple
suffira pour sen convaincre.
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Chez les Maenge de Nouvelle-Guinée,
brillamment étudiés par Michel Panoff, le «travail
agricole», pour utiliser lexpression en vertu de laquelle
cette activité se conçoit aujourdhui, fait
appel à trois verbes aux connotations différentes:
dabord lege qui signifie «régler, équilibrer»
des rapports; ensuite kuma, «dépenser de lénergie»,
la mobiliser de façon durable, et enfin vai, faire
ce quil faut pour atteindre un but précis, et, dans
un sens plus large, façon dagir, moeurs. Dans cette
voie, cultiver la terre, faire un «beau potager»,
pour les Maenge, ne correspond nullement à «produire»
ou à «transformer» la nature en vue de produire
des biens utiles. Cette activité se réclame de ce
but, mais se conçoit à lintersection des trois
champs sémantiques réverbérés par
les verbes utilisés à cette fin. À leur lumière,
lhorticulture est considérée comme un «échange»
avec les ancêtres et avec les dieux. En dautres termes,
laction de cultiver un jardin ne signifie pas demblée
transformer la matière, mais, par sa médiation,
échanger et maintenir vivante la relation avec les forces
invisibles qui incluent les morts et les ancêtres ensevelis
en terre. La beauté et la bonne odeur des jardins procurent
à leurs auteurs des mérites quils savent reconnaître
par labondance des récoltes. La culture de potagers
relève certes dune action productive, instrumentale
à vrai dire, mais immédiatement enveloppée
dans des traditions, des rites et des symboles qui en font un
acte religieux. Les buts, les opérations et les étapes
du travail se rattachent à des représentations et
à des valeurs transmissibles de génération
en génération au sein de la culture. Lhorticulture
pratiquée par les Maenge révèle que le travail,
bien quil soit action productive, fait appel à des
connaissances, à des savoirs et au langage que lon
associe à la culture. Cet exemple rappelle par effet de
contraste que le travail requiert doffice des représentations,
des connaissances et des moyens linguistiques, y compris lorsquil
trouve son terrain dexercice dans les sociétés
modernes. (voir Michel Panoff, «Énergie et
vertu: le travail et ses représentations en Nouvelle-Bretagne»,
dans Michel Cartier (dir.), Le travail et ses représentations
(Paris 1984), 21-37.
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5
Karl Marx, Le Capital, dans uvres, tome 1
(Paris 1963), 570.
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6
Jules Vuillemin, LEtre et le travail (Paris 1949)
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7
La sociobiologie sest fait fort de le démontrer.
Voir Edward O. Wilson, Sociobiology: the New Synthesis
(Cambridge, MA 1975); pour la critique de ce point de vue, Marshall
Sahlins, Critique de la sociobiologie (Paris 1980).
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8
Alain Touraine, Production de la société,
(Paris 1973); «Linutile idée de société»,
dans Jean Delacampagne et Roberto Maggioni (dir.), Philosopher.
Les interrogations contemporaines (Paris 1980), 237-244.
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9
Alain Touraine, Quest-ce que la démocratie
(Paris 1994); Pourrons-nous vivre ensemble (Paris 1997).
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10
Clauss Offe, «Le travail comme catégorie de la sociologie»,
Les Temps modernes, 466 (1985), 2058-2095.
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11
Jürgen Habermas, Discours philosophique de la modernité
(Paris 1988), 97.
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12
Jürgen Habermas, La technique et la science comme «idéologie»
(Paris 1973), 21.
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13 Habermas,
La technique et la science comme «idéologie»,
22.
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14
Jürgen Habermas, «Citoyenneté et identité
nationale. Réflexions sur lavenir de lEurope»,
dans Jacques Lenoble et Nicole Dewandre (dirs.), LEurope
au soir du siècle (Paris 1992), 30. Ce texte a été
reproduit dans Lintégration républicaine
sous une autre traduction de lallemand, qui se lit comme
suit: «Les marchés où se traitent les biens,
les capitaux et le travail obéissent à leur logique
propre, indépendante des intentions des sujets. ... Lintégration
[par le travail] entre en concurrence avec lintégration
sociale qui sopère par le biais des valeurs, des
normes et de lentente, et donc de la conscience des acteurs».
Jürgen Habermas, Lintégration républicaine
(Paris 1998), 78.
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15
Voir notamment, «Le travail désenchanté»,
dans Misère du présent. Richesse du possible
(Paris 1997), 93-119.
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16
David Cannon, Generation X and the New Work Ethic (Londres
1994), 13.
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17
Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité,
30.
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18
Pierre Bourdieu, «La précarité est aujourdhui
partout», dans Contre-feux (Paris 1998), 100.
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19
Bourdieu, «La précarité est aujourdhui
partout», 99.
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20
Sur ce point, quil faudrait développer plus avant,
voir Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit
du capitalisme (Paris 1999). Ce nouvel esprit du capitalisme
a triomphé, selon ces deux auteurs, grâce à
la formidable récupération de la critique
celle qui, après Mai 68, navait eu de cesse de dénoncer
laliénation du travail par lalliance du capital,
de la technique et de la bureaucratie. Leffacement de la
pensée critique sest opéré au gré
des nouveaux modes dorganisation et de gestion des entreprises
et surtout du discours du management qui, en sen
faisant lécho, a contraint les syndicats, par exemple,
à définir les revendications ouvrières en
termes monétaires et sous la forme de la concertation qui
faisait échec au rapport de forces entre employés
et patrons.
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21
Extrait dune entrevue réalisée auprès
dune bachelière en études françaises,
dans le cadre de la recherche «Itinéraire dune
génération gâtée et dune génération
perdue». Cette étude, achevée en 1994, a été
financée par le Conseil de recherches en sciences humaines
du Canada et le ministère de lEnseignement supérieur
et de la Science du Québec.
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22
Les chiffres cités proviennent des sondages que David Cannon
a réalisé, en 1993, auprès déchantillons
représentatifs de jeunes américains, britanniques
et hollandais.
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